Femmes de Tunisie vous propose une nouvelle chronique hebdomadaire qui donne la parole à des Tunisiennes résidant à l’étranger. De Tokyo à Boston, en passant par Paris ou encore Genève et Dubaï, elles nous font part de leurs expériences, et partagent leur quotidien. Avec elles, nous apprenons ce qui caractérise ces différents peuples, mais surtout comment ces Tunisiennes réussissent à briller au-delà de nos frontières. Après une première chronique japonaise, c’est Rania Kheder qui nous écrit depuis Boston aux USA. 

« En passant quelques mois aux Etats Unis, on ne peut pas ne pas remarquer la place du bénévolat dans le quotidien des Américains. Ça m’avait tout de suite frappé lorsque ma copina Martha m’avait dit qu’elle allait m’emmener en visite guidée dans le musée où elle travaillait quelques heures par semaine bénévolement. Comment peut-on avoir l’idée et le temps quand on est adulte avec un travail à plein temps de penser à faire du bénévolat dans un musée, une maison de retraite ou un centre de soutien scolaire pour les enfants ?

Aux Etats Unis, on apprend aux petits américains dès leur enfance à donner à leur communauté ;  et même si certaines causes semblent parfois complètement saugrenues comme sauver les têtards de grenouilles de l’étang du coin de l’attaque des rongeurs, c’est dans leur quartier et à leurs écoles que les petits apprennent à donner un peu de leur temps pour la communauté. Il est très commun que de jeunes lycéens se portent volontaires pour aller faire des courses pour les personnes âgées qui vivent seuls et qui sont en perte de mobilité. Cela permet d’une part aux vieilles personnes d’avoir leurs garde-mangers et leurs frigos remplis et en même temps de casser un peu leur routine solitaire en recevant de la visite régulièrement. D’un autre côté cela permet de précieux moments d’échanges intergénérationnels entre des personnes âgées ayant connues une autre époque, autres repères et autres expériences et des adultes en devenir qui sont en train de construire leur voie et leur personnalité.

En Tunisie, qui reste une société traditionnaliste, ceci peut paraître sans grande originalité. Car souvent en Tunisie les membres d’une même grande famille s’échangent visites et invitations, où grands parents et petits enfants passent de joyeux  et précieux moments ensemble, permettant une transmission insensible de différents héritages culturels. Mais la société américaine moderne est une société mobile et très souvent grands parents, enfants et petits enfants vivent dans des villes séparées par des milliers de kilomètres et les relations amicales qui naissent de ce travail de bénévolats peuvent combler le vide laissé par un petit enfant ou une grand-mère.

Le travail associatif aux Etats-Unis, quelles origines historiques? 

Historiquement les premiers mouvements de solidarité et de bénévolat ont sans surprise vus le jour avec l’arrivée des pionniers sur les terres d’Amériques du nord. Ceux-ci ont dû faire face à leurs besoins collectifs par le biais d’associations communautaires en développant une réticence vis-à-vis des ingérences de l’Etat fédéral.  Les premières associations avaient alors pallié la carence de l’état par la pratique du « self help » lors de la conquête de l’ouest. L’américain moyen y a alors trouvé  une manière de survivre face au modèle économique capitaliste. Depuis, les gouvernements successifs ont fini par intégrer le travail associatif à leurs programmes nationaux, en l’inscrivant dans la loi, dans l’économie et dans l’élaboration des valeurs de la démocratie.

Dans son discours d’investiture, Georges Bush parlait d’un « travail associatif qui contribuera à ce que l’Amérique soit un endroit où il fera mieux vivre encore » et où « la définition d’une vie réussie doit inclure le fait de servir les autres ». Le président Obama avait passé quelques années à travailler comme bénévole dans une association caritative qui venait en aide, entre autres actions,  aux jeunes de quartiers défavorisés de Chicago. Il avait fait ça entre un diplôme en Sciences Politiques à l’Université de Columbia et un diplôme en Droit à l’Université de Harvard.

Différentes études ont montré que les enfants qui ont suivi une formation à la vie associative avaient de meilleurs résultats scolaires et de meilleures chances d’intégrer de bonnes universités, étant plus susceptibles également de se comporter en citoyens actifs et responsables. Il faut savoir que pour intégrer une bonne université aux USA, un dossier recevable doit comprendre en plus des bonnes notes, la pratique à un bon niveau d’une activité sportive, d’une activité artistique, mais également la preuve d’un engagement dans un travail associatif en cours ou dans le passé. Un projet de crédit pour les études universitaires a même été proposé par Obama où un étudiant pourrait en l’échange de 100 heures de travail bénévole prétendre au financement d’une partie de ses études à hauteur de 4000 $.

Bien que la naissance du travail associatif puisse paraître comme le résultats d’une carence d’un Etat « égoïste et matérialiste » ceci a en grande partie aidé à la construction d’une démocratie aux US. Tocqueville l’avait bien rapporté en 1840 en associant de manière intime travail associatif et démocratie, où le bénévolat était considéré comme garant contre la tyrannie de l’état ainsi que contre une certaine forme de bureaucratie, toujours selon Alexis de Tocqueville. « Les Américains s’associent pour donner des fêtes, fonder des séminaires, bâtir des auberges, élever des églises, répandre des livres …ils créent de cette manière des hôpitaux, des prisons, des écoles …Partout où à la tête d’une entreprise nouvelle vous voyez en France le gouvernement et en Angleterre un grand seigneur, comptez que vous apercevrez aux Etats-Unis une association »* (Alexis de Tocqueville ; La démocratie en Amérique ; 1840)

Quid de la Tunisie? 

Ceci m’amène automatiquement à faire le parallèle avec ce qui s’est vu en Tunisie après la révolution populaire de 2011. Des centaines d’associations ont vu le jour dans différents domaines de la vie publique. Certes les raisons de la naissance de cette pléthore d’organisations ne partent pas toutes d’une bonne intention ; il y a eu beaucoup de personnes opportunistes et sans scrupules qui avaient vu l’aubaine de profiter des milliers de dollars et d’euros qui s’étaient alors déversé sur le pays au lendemain du 14 Janvier 2011. C’est ainsi que beaucoup d’associations avaient été créés dans le seul objectif d’enrichir certains, de blanchir l’argent douteux d’autres ou encore à se refaire une virginité populaire. Mais il y a aussi des jeunes et moins jeunes qui heureusement, ayant évalué la fragilité de l’état et son incompétence à pallier certains déficits, se sont réellement investis et ont créé la différence aussi bien sur le plan culturel, que politique, que urbain ou environnemental.

Alors maintenant que cet élan est né, comment le maintenir, l’améliorer, le transmettre aux plus jeunes ? Le rôle de l’état ne pourra être que législatif dans ce domaine,  afin de garantir aux associations leurs indépendances et les protéger contre les chaînes accablantes de la bureaucratie.Certes l’état peut être une source potentielle de financement de ces institutions sans buts lucratifs, mais vu les difficultés que traversent les finances Tunisiennes en ce moment, il est évident que les ressources seront autres : ressources propres par les ventes, les cotisations..dons et mécénats.

Il ne faut pas que le financement de l’état se transforme en un moyen de maintenir en vie, par une perfusion au goutte à goutte, d’une association qui n’atteint pas les objectifs pour lesquels elle a été créée. L’état peut encourager les citoyens à adhérer aux associations et autres organismes à but non lucratif. L’école peut devenir un endroit de première initiation à cela, en créant des partenariats avec des organismes et en travaillant de manière étroite avec eux. Ceci offrira à l’enfant un moyen de s’ouvrir sur le monde extérieur sous le contrôle de son établissement scolaire, d’apprendre très tôt le concept de citoyenneté mais pas que par des cours théoriques d’éducation civique et de développer sa confiance en lui-même en sentant qu’il peut contribuer au bien être de la communauté. Ceci peut également le préparer à la vie universitaire qui implique plus d’autonomie et de prise d’initiative. Le travail associatif pourrait également être un moyen d’intégrer une université, et le score d’entrée en étude supérieur sera aussi basé en partie sur le niveau d’implication de l’élève dans la vie de sa communauté. Il fut un temps en Tunisie où une institution comme la « Kachefa » (les scouts de Tunisie) était souvent un lieu où les jeunes élèves, filles et garçons, faisaient un passage qui les aidait dans leur apprentissage de la vie. Cette institution existe toujours, ils ont des activités régulières exercées à travers 1600 unités de bases et 24 comités régionaux répartis sur tout le territoire du pays. Mais cette association reste dépendante de manière étroite des financements de l’état puisqu’elle est officiellement sous la tutelle du ministère de la jeunesse et des sports. Les donateurs privés, qu’ils soient particuliers ou sociétés, ne sont malheureusement pas nombreux.

Alors valoriser à nouveau le rôle joué par la Kachefa, l’encourager par des donations, multiplier les organismes à but non lucratifs qui impliquent les enfants dès l’école pourraient constituer autant de moyens de préparer les jeunes tunisiens à devenirs des citoyens actifs et capables de changer les choses pour le bien dans cette phase critique que traverse le pays. Le travail social et associatif est également un excellent milieu pour s’initier au travail politique, en prenant conscience et connaissance assez tôt des besoins de la communauté, à participer à établir des objectifs à atteindre et à mener à bien un projet. Le paysage politique actuel en Tunisie ne représente pas un milieu idéal pour un jeune prétendant à un apprentissage de base qui laisserait de côté, au moins au début, les calculs et autres agendas. Rappelons que de jeunes leaders politiques dans le monde, à l’instar de Justin Trudeau et de Barak Obama,  ont accumulé à leurs comptes beaucoup d’heures de travail associatif avant de pouvoir au début représenter leur commune puis le peuple qui les a élus.

Le travail associatif a certes pris beaucoup d’ampleur dans le paysage social de la Tunisie post révolutionnaire. Il est actuellement important et urgent de le promouvoir et de l’organiser de manière à ce qu’il devienne un secteur efficace et dynamique, acteur à part entière dans l’émancipation des mentalités et dans la diversification économique du pays.