C’est à vous: Le discours de Mehdi Kattou lors de la journée de l’égalité des salaires

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Le 22 février, l’IACE (l’Institut Arabe des Chefs Entreprises) a célébré pour la première fois dans le monde Arabe l’Equal Pay Day en collaboration avec la GIZ dans le cadre du programme régional « Intégration Economique des Femmes dans la région MENA » (EconoWin). Le débat a été animé par Mehdi Kattou, qui a profité de la présence de politiques pour prononcer ce discours:

« Bonsoir à toutes et tous, je suis très heureux d’être parmi vous ce soir…Au fait, non, je ne le suis pas du tout car je ne devrais pas être là et on ne devrait même pas avoir à soulever cette question relative à égalité homme femme et notamment en milieu professionnel !

Je ne suis pas là pour parler d’une cause, pour défendre une posture mais pour dénoncer le fait de devoir être là, d’exprimer l’indignation qui m’inonde de devoir être parmi vous ce soir.
Tout d’abord, bonne année, bonne santé, meilleurs vœux !!!! On fête le nouvel an, non pas administratif ou chinois mais féminin, puisque selon les chiffres, implacables, les femmes sont redevables de clore leur exercice 2016 aujourd’hui même soit près de deux mois après les hommes.

Oui je parle des femmes, car je suis intimement convaincu que le féminisme est surtout une affaire d’hommes. Parce que le combat des femmes est synonyme de victoire des hommes, parce qu’on n’a pas encore saisi, qu’on n’est nullement deux clans concurrents mais qu’on joue dans la même équipe. Le droit des femmes est un thème tellement lié à la personne que je suis, profondément ancré dans ma vie …

On peut détester les mots, les porteurs du message, les trouver inconvenants, maladroits, mais pas le fond, la teneur, le but et l’aspiration. Il est tout de même surréaliste de devoir argumenter et convaincre du bien-fondé d’une telle évidence, du naturel de la démarche.

Le féminisme est devenu impopulaire à cause de certains excès, certaines pratiques ? Eh bien on ne parlera pas de féminisme alors. On va parler de valeurs, de principes et surtout, le mot clé pour moi, on va parler de méritocratie. Parce qu’autant je bataille pour cette égalité rendue chimérique par nos chers dirigeants, autant je ne puis m’investir dans les process et les manœuvres relatives à la discrimination positive. Ce n’est pas un cadeau que demandent les femmes. Ce n’est pas de l’aumône que demandent les femmes. Ce n’est pas de la charité. Il s’agit de réparer une injustice, d’arrêter des abus, de ne plus faire montre de
partialité. On parle d’égalité politique, sociale et économique !

Savez-vous que près de 70% des diplômés de l’université tunisienne sont des femmes ?Moins de 30 % de la population active sont des femmes ! D’où le paradoxe affligeant et scandaleux entre les chiffres de réussite scolaire et le couronnement professionnel. Les chiffres sont têtus, les chiffres sont révélateurs ! Révélateurs de la bêtise, révélateurs de la misogynie, révélateurs des complexes. Oui !!! Car un homme confiant, avec les épaules assez larges, bien dans sa peau, droit dans ses bottes et muni d’une lucidité conséquente ne nourrit aucune crainte, ne développe aucune phobie ou appréhension quant au respect de la
méritocratie !

Dans le monde du travail, on évoque souvent la maternité comme excuse, mais la paternité est tout aussi prenante, je le sais, je suis papa. A moins qu’on soit un géniteur et non pas un père, et si un père ne s’implique pas dans sa famille, à votre place mes chers patrons, je me poserais des questions sur son degré d’implication dans son entreprise. Dès que le sexe devient un critère ou à la moindre influence dans l’évaluation, on a emprunté la mauvaise voie, c’est un fait. Dans un monde qui bouge, avec une avancée technologique impressionnante, je serai curieux de voir comment demain le patronat frustré se comportera
face à un écran, un matricule, un prestataire anonyme qui travaille à distance. Cela deviendra de plus en plus compliqué d’étaler tout cet héritage sexiste et phallocrate.

Je ne veux plus confier les clés du royaume à un macho, misogyne. Je pense qu’il est juste qu’une femme soit payée de la même manière que ses homologues masculins. Qu’elle soit récompensée et sanctionnée également de la même manière pour ses réalisations ainsi que ses dérapages et excès ! Et pour cela on ne peut se contenter de confier son destin a des élus transfuges de partis qui ne croient aucunement en la parité et l’égalité. Il suffit de voir la représentativité au sein des différents bureaux exécutifs ! Quand on évoque le sujet cela provoque un malaise, devrions nous enterrer les problèmes, enterrer cette vérité qui nous dérange tant ? C’est pathétique de constater le décalage entre les discours, les slogans et la
réalité, la prise de décision, les actions concrètes pour endiguer cette triste donne.

De quels outils disposons-nous pour changer tout cela ? Une greffe du cerveau ? Ce serait efficace mais c’est relativement complexe et compliqué. On va devoir se contenter de notre conscience, de notre bon sens, de cette remise en question fondamentale qui permet de bousculer l’ordre établi et définir de nouvelles règles. Des règles qui sont pourtant simples, très simples ! On en revient à la définition même du travail : une rémunération contre une valeur ajoutée.

Alors occultons la source de cette valeur ajoutée, sa nature ou son sexe. En tant que chef d’entreprise, que mon vis-à-vis soit une femme, un homme, un lapin ou un robot, c’est la qualité que je juge, c’est le rendu, c’est le livrable, c’est le rendement au-delà de n’importe quelle autre considération.

Alors de grâce, Cultivons la vertu, la moralité, le talent, dénonçons la médiocrité et sacrons le savoir-faire, le génie et la virtuosité, qu’elle que soit sa couleur, sa race, sa croyance, son ethnie ou …. Son sexe ! »