« Comme avec chaque pluie, la panique commence à m’envahir. J’essaie de rester calme et je balaie l’eau qui s’infiltre sous la porte avec l’aide de ma fille. On a pris l’habitude. Soudain, un tsunami défonce cette misérable porte. Mon fils se noie. Je le prends dans mes bras et je commence à crier jusqu’à ce que l’un des voisins entende mon appel de détresse et vient à notre secours. Il ne peut pas entrer alors je lui passe mon fils à travers le mur. Un mètre d’eau- ou plutôt de boue- ravage ma maison. Tout ce qui se tenait debout flotte maintenant dans la saleté : frigo, congélateur, tables de nuit, fauteuils, aspirateur, chaussettes, chaussures, livres de coran, bouteilles d’huile…. se mélangent avec des canettes de bière et des paquets de lait vides, des bouts de cigarettes… Toute la poubelle de la rue est chez moi. Tout ce dont on a passé des années de notre vie à construire est détruit en une minute.

Tout le monde s’est mobilisé pour le nettoyage : famille, amis et voisins. En vain. Tout est foutu. Tout est parti. Plus rien ne marche. Tout est à jeter. La municipalité ne veut pas intervenir. Le gouverneur de Béjà ne décroche pas son téléphone. Deux jours après, il pleut des cordes. Je suis de nouveau prise par l’angoisse, quoique je n’ai plus rien à perdre. Mais j’ai peur pour ma famille. Les dégâts peuvent désormais être humains.

J’appelle les secours. Je les supplie de ramener des sacs de sable, non pas pour protéger ma maison car il n’y a plus grand chose à protéger mais pour nous sauver de la mort. Rien à faire. Personne ne veut nous secourir. Ma fille s’est évanouie de peur. Le médecin nous alerte: c’est une crise de nerfs aiguë. L’orage est passé. Mais il y’en aura d’autres. Que faire? À qui m’adresser? Où est l’Etat? Où est le gouvernement? Où est le ministère de l’Equipement? Pourquoi en 2018, on risque de périr suite à une heure de pluie? Pourquoi une telle infrastructure fragile et défaillante ? Le tsunami du vendredi a inondé non seulement notre maison mais surtout nos cœurs, nos vies, notre avenir. La peur et le désarroi nous encerclent et je ne vois pas le bout du tunnel. Je ne dors plus. L’angoisse de mourir noyée chez moi et de perdre mes enfants me laisse toute la nuit alerte. Je les surveille pendant qu’ils dorment dans l’espoir de les sauver en cas de sinistre.

J’aime ma Béja, j’aime mon pays mais mon pays ne m’aime malheureusement pas »

Par Boutheina Boukari Bouone