Célibat en Tunisie : faut-il tirer la sonnette d’alarme ?

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C’est le sujet phare du moment, la plupart de nos confrères de la presse écrite et audiovisuelle parlent d’un phénomène de société et d’une mutation dans les facteurs socioculturels, voire d’un fléau qui s’attaque à la société et qui mettrait en péril la fécondité des femmes tunisiennes…

Femmes de Tunisie a décidé de mener l’enquête sur ce sujet qui fait couler tant d’encre.

Faut-il tirer la sonnette d’alarme ? Les Tunisiens commenceraient-ils à bouder l’institution du mariage ?

Décryptage des chiffres officiels

Une enquête réalisée en 2001 par le Centre de recherche, d’information et de documentation sur la femme (CREDIF) sur le phénomène du célibat, et dont les résultats sont corroborés par une étude effectuée par l’Office national de la famille et de la population (ONFP), montre que le célibat dans la tranche d’âge 25-29 ans touche 85% des hommes et 50% des femmes. Pour les 30-34 ans, ce taux est de l’ordre de 50% chez la gent masculine contre 30% pour le sexe opposé.

Certes, ces chiffres prouvent le recul de l’âge du premier mariage, qui est passé de 29,15 à 32 ans pour l’homme entre 1991 et 2007, soit une hausse de 3,25 années, et de 23,96 à 27,10 ans pour la femme, soit une hausse de 3,14 années.  En revanche, ces chiffres sont insuffisants pour tirer la sonnette d’alarme, et ce, pour 3 raisons principales :

1) Entre 30 et 34 ans, seuls 30% des femmes sont célibataires. Ce chiffre est sans doute gonflé par le taux de divorce qui est en hausse en Tunisie : on parlerait d’un taux de divorce de 60% sur le grand Tunis et le nord-ouest (ces chiffres émanent d’une étude indépendante et n’ont jamais été validés par le ministère de la Justice).

2) Pour le calcul du taux de célibataires, les statisticiens ne tiennent compte que du nombre officiel de mariages. Donc, si vous avez un(e) fiancé(e) ou un(e) petit(e) ami(e), vous êtes considéré comme célibataire, même si ce n’est pas tout à fait le cas en démographie : le célibat s’oppose au mariage, non à la vie de couple.

3) Le célibat définitif reste cantonné à 6% (chiffre de 2006), ce qui signifie que 94% des célibataires finissent par se marier avant 40 ans. (Généralement, les démographes parlent de célibat définitif lorsque le phénomène touche la tranche d’âge des 40-60 ans).

Les statistiques à propos du célibat donnent une tendance d’évolution globale, mais leur interprétation est un exercice périlleux.

Ainsi, le célibat subi pour cause de contraintes financières et de manque d’autonomie des candidats potentiels au mariage est radicalement différent du célibat choisi qui, lui, annonce surtout une libéralisation des femmes et une augmentation de leurs ambitions professionnelles et de leurs exigences.

Sex and the Medina : entre la « célibatrice » assumée et la désespérée du mariage

Comme dans la majorité des pays européens, on assiste en Tunisie à l’apparition d’une nouvelle catégorie de célibataires élégantes, soucieuses de leur apparence, financièrement autonomes, qui revendiquent leur célibat et se considèrent hors d’atteinte de la pression sociale du mariage .

Des trentenaires pour qui le mariage est une aspiration mais pas une priorité, sur le modèle des héroïnes de séries TV américaines, telles « Sex and the city », la fameuse saga des 5 New-Yorkaises célibataires les plus glamour du paysage télévisuel mondial. Les Tunisiennes célibataires sont devenues adeptes des sorties et des voyages entre filles : on ne subit plus le célibat, on en profite !

Ainsi, selon l’étude menée par Femmes de Tunisie sur son panel Internet, elles sont 60% à déclarer que leur célibat est dû à un choix personnel dicté par leurs ambitions et exigences. Un petit bémol à ce chiffre néanmoins : notre enquête étant basée sur du déclaratif, il faut tenir compte des biais de valorisation (tendance à donner des réponses valorisantes pour sa personne). Peu de célibataires vont en effet avouer qu’elles subissent leur célibat et qu’elles désespèrent de trouver un mari…

J’aime le mariage !

Malgré l’augmentation du nombre de célibataires en Tunisie, force est de constater que le modèle social « gagnant » reste celui du couple et de la famille, ce qui prouve que les changements observés sont d’ordre conjoncturel et non structurel.

L’étude menée sur le panel Internet de Femmes de Tunisie a montré que 98% des répondantes voulaient se marier (contre 95% des hommes interrogés) et 96% des femmes interrogées ont l’intention d’avoir au moins un enfant dans les 3 prochaines années.

Ces chiffres montrent sans équivoque qu’il n’y pas de bouleversement majeur de la mentalité tunisienne en ce qui concerne le mariage : cette institution est toujours « in ».

Le mythe des statistiques 

On entend beaucoup de filles affirmer qu’il y a plus de femmes que d’hommes en Tunisie. Bien entendu, cette affirmation est complètement erronée : en Tunisie et dans la quasi-majorité des autres pays, les lois de probabilité aléatoire font qu’il y a autant de chances d’avoir une fille qu’un garçon. Ainsi, les proportions hommes femmes restent équilibrées, sauf dans la tranche d’âge des plus de 60 ans, dans laquelle la proportion de femmes est généralement supérieure à celle des hommes pour des raisons de longévité féminine, ou dans les pays où il y a des bouleversements démographiques substantiels, comme la Chine, où il est interdit d’avoir plus d’un enfant par foyer, ou le Liban, où l’immigration masculine massive entame l’équilibre des statistiques hommes femmes sur le territoire.

Rassurez-vous, Mesdames, en Tunisie, la gent masculine n’est pas menacée !

Quant au recul de l’indice de fécondité, il n’est pas expliqué par l’augmentation du célibat mais plutôt par la politique de planning familial lancée en 1966. L'indice de fécondité a reculé graduellement : le nombre d'enfants par femme est passé de près de six dans les années 1960 à 3,4 en 1994 et serait de deux en 2006 (niveau le plus faible du monde arabe). Notons au passage que cette baisse de la fécondité est considérée par les démographes comme un signe de développement.

Le décryptage de ces chiffres ainsi que notre enquête prouvent qu’il n’y a pas encore lieu de tirer la sonnette d’alarme : l’institution du mariage a encore des jours heureux devant elle !

Les débats récurrents portant sur le célibat en Tunisie font certes de l’audience, mais ils ont surtout tendance à être anxiogènes pour les femmes célibataires de plus de 30 ans pour qui la pression sociale et la peur de la solitude peuvent être un facteur important de mariage précipité ayant plus de chances de se solder par un divorce.

Par Emna Darghouth

 

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