La Villa Bleue : interview de Tarek Ben Miled

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Après avoir visité le nouvel hôtel de charme de Sidi Bou Saïd, la Villa Bleue, fleuron du tourisme de qualité, nous avons choisi de rencontrer l’architecte des lieux, Tarek Ben Miled. Plutôt que de l’interroger sur cette construction, nous avons voulu lui poser les questions essentielles auxquelles un architecte de sa trempe et de son expérience peut répondre, en commençant par les liens entre architecture et art.

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À quel moment l’architecture devient-elle un art ?

L’architecture est un art de frontière car elle est soumise aux contaminations. Elle se nourrit de tout, géographie, histoire, des usages politiques, peinture, sculpture… L’architecture est une discipline complexe, c’est le miroir d’une société. C’est un métier d’expérimentation et donc de création. L’angoisse de la création rapproche beaucoup l’architecte du peintre et du musicien ou de l’écrivain.

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Quels ont été vos maîtres ? Si vous en avez, quels ont été les architectes dont vous vous êtes inspirés ?

Je dois dire que j’étais peu intéressé par les études jusqu’à mon inscription, presque par hasard, aux beaux-arts à Paris. Ce fut une révélation et le début d’une passion. Je suis devenu soudain un étudiant très sérieux qui absorbais comme une éponge, dans une 2ème étape j’ai fréquenté la faculté d’Architecture de Venise. Je dois beaucoup à mon « Patron » Carlo Scarpa auquel je rends hommage. Par la suite ma pratique s’est développée en fonction de mes expériences personnelles. La période la plus fondamentale de ma formation d’Architecte date des années exceptionnelles entre 1969 et 1972 où j’ai été stagiaire à l’association de sauvegarde de la Médina de Tunis tout en poursuivant en parallèle mes études en Italie. Une expérience inoubliable.

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En tant qu’architecte comment imaginez-vous la ville ?

L’architecture est un art socialement dangereux car il est imposé à tous. En transformant la ville, ces dernières années nous l’avons faite exploser en créant des banlieues invivables. Nous devons tirer une leçon fondamentale des cités traditionnelles : elles ont été capables de s’adapter en traversant les siècles. En revanche notre époque a perverti la ville. Elle en a corrompu les valeurs positives, d’échanges altéré le mélange des fonctions qui en est la base, de même que la sociabilité et la qualité architecturale. Cela pose la question de la responsabilité de l’architecte face au devenir de la ville.

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Quelle sera à votre avis la ville du futur ?

J’espère qu’elle sera comme celle du passé, cela suppose beaucoup de modestie ou plutôt d’humilité de la part des architectes.

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Que voulez-vous dire par modestie ?

C’est ne jamais se prendre au sérieux, ne jamais croire que ce que l’on est en train de faire va changer le monde. Le Corbusier disait de ses bâtiments : « c’est pas mal » ; et Walter Gropius : « Not bad ». C’est cette pudeur qui est intéressante. Moi, je ne suis pas modeste mais dans mon architecture, j’espère que je le suis. Si l’on commence par plonger ses racines dans la culture autour de soi on est à l’abri de cette attitude de détachement, d’arrogance, de mépris qui est à la base de l’immodestie.

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Certains architectes réfutent l’idée d’immodestie, non ?

Si l’on n’est pas modeste, si l’on est sûr dès le début, alors on ne peut pas faire de recherche. Il faut avoir des doutes, puis continuer et passer à d’autres questions. Corbusier appelait cela « la recherche patiente ». La recherche est forcément modeste sinon on est dogmatique.

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Abordons les questions de la philosophie de l’architecte et de son éthique.

L’architecture est trop souvent l’expression du pouvoir. L’architecture est un vecteur de propagande et de spéculation urbaine. L’architecture lance des images à forte responsabilité sociale. Ainsi du temps des gouvernements fascistes, que ce soit Mussolini en Italie ou Hitler en Allemagne. Avec des architectes très talentueux comme Speer ou Piacentini de superbes constructions ont servi à assoir le prestige du pouvoir et non plus le bien commun. De même en Tunisie, sous l’ère Ben Ali, le Centre National de la Culture a enterré la culture. Il en est devenu un véritable cénotaphe de celle-ci. On avait oublié, au profit des bâtiments, de créer des troupes d’artistes et de vérifier qu’il y ait un public. Ainsi comme dit le dicton populaire « on a mis la natte avant la Mosquée ». L’architecte détient donc une grosse responsabilité. Il impose le bâtiment une fois construit et pour des décennies voire plus. L’éthique nécessaire est de penser la ville comme « le Bien Commun » une vision politique qui englobe le social.

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Pour terminer parlez-nous de la Villa bleue de Sidi Bou Saïd.

Ce projet illustre bien ma démarche. Malgré de grosses contraintes, la priorité a été donnée au respect de l’architecture du village sur le plan des volumes et du vocabulaire. L’objectif étant de réussir la meilleure intégration au site et à l’architecture de Sidi Bou Saïd. Cet exercice s’est fait en deux temps. Tout d’abord un projet qui a nécessité une prouesse de réalisation. Sur un terrain triangulaire en pente à 45 degrés, il s’agissait d’élaborer plusieurs maisons pour la famille du propriétaire. Il nous fallait réussir un véritable mimétisme avec le lieu. Nous avons alors fabriqué une maquette en carton respectant les volumes et nous avons conçu les maisons en fonction de la maquette. Ce projet a été réalisé avec grand plaisir y apportant des citations architecturales personnalisées.
Dans un deuxième temps, plus récemment, il s’est agi de transformer la fonction des lieux et d’adapter en conséquence les bâtiments existants aux nouveaux usages. De maisons familiales on passe à l’hôtellerie de luxe. Un grand travail de recomposition des lieux et de réadaptation aux nouveaux besoins en respectant l’intégrité des espaces, e ectué avec la collaboration de l’architecte Mina Ben Miled. Cette réalisation, bien que di cile, a été en même temps très grati ante, un travail de plusieurs années fait avec un très grand plaisir.

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Le Mot de la fin ?

Pour moi l’architecture est la synthèse de ce que l’on est. L’architecture est le vivant, malheureusement elle est en train de perdre de son humanité en devenant « l’architecture de l’écran » et en perdant ainsi tout son poids culturel, mais peut-être est-ce un phénomène de mode qui par définition est destiné à passer.

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Reportage : Martine Geronimi

Photos : Mrad Ben Mahmoud