Terrorisme aux frontières : La résilience des femmes de Kasserine

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Crédit photo : Nawaat

Décembre 2012. La première victime des katibas (phalanges) terroristes qui sévissent sur la frontière algérienne, du gouvernorat du Kef à celui de Kasserine, succombe à ses blessures dans la délégation de Feriana, à 10 km de la frontière algérienne. Il s’agit de l’adjudant Anis Jelassi, 27 ans. C’est cette date que retiennent les jeunes femmes de Kasserine pour marquer le début du cauchemar terroriste qu’elles vivent au quotidien.

La dorsale tunisienne, chaîne de montagnes qui s’étend de Tabarka à Kasserine, offre aux djihadistes des sanctuaires où ils s’entraînent et planifient leurs actions meurtrières. Pour l’instant, leurs seules cibles sont les forces de l’ordre (cf. encadré). Une forte concentration est signalée dans le mont Chaambi et les djebels Selloum et Semmama qui enserrent la ville de Kasserine. Les forces de l’ordre les estiment à une centaine de terroristes qui se réclament de la katiba Oqba Ibn Nafaâ, affiliée à l’Aqmi, Al Qaïda au Maghreb Islamique. Leur chef serait Seïfallah Ben Hassine, dit Abu Iyadh, fondateur et leader d’Ansar Al Charia, retranché en Libye depuis l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis en septembre 2012. Avec les 3.000 Tunisiens partis combattre en Syrie, en Irak et en Libye et dont un demi-millier serait revenu en Tunisie selon le ministère de l’Intérieur, la menace terroriste est bien réelle, comme en témoignent ces jeunes femmes.

Les soeurs Naddari

Les sœurs Naddari, Samia (31 ans), Marwa (26 ans) et Dhekra (21 ans), s’ennuient ferme pendant ces vacances de la mi-février dans leur petite maison de Laarich, une banlieue de Kasserine à quelques encablures du mont Chaambi. Les aînées sont administratives dans des lycées, la dernière est étudiante. D’où la longue semaine de vacances égrenée entre zapping des chaînes arabes qui diffusent des feuilletons turcs ou libanais et les connexions sur Facebook.

A Kasserine, il n’y a rien à faire, sauf peut-être le mardi, jour du souk algérien, pour chiner les nombreux étals de marchandise de contrebande. Des produits turcs ou chinois ramenés en Algérie par les trabendistes (terme consacré pour contrebandier chez nos voisins de l’ouest) et mis sur le marché tunisien par nos hommes de la contra, comme on appelle nos contrebandiers. Cet ennui, les trois sœurs le ressentent surtout depuis quatre ans avec l’apparition du terrorisme. Samia se souvient: «Cela a commencé par les mines qui explosaient sur le mont Chaambi. Au début, nous pensions que c’étaient des rebuts de l’époque coloniale mais quand les militaires ont commencé à y laisser leurs jambes, nous avons eu très peur!» «Avant la révolution, nous n’avions aucune idée du terrorisme, renchérit Dhekra. Je suis choquée de voir des hommes en qamis en ville et je tremble de peur à chaque bombardement.» 

Le mont Chaambi

 

Bruits de guerre

Les habitants de Kasserine vivent désormais au rythme des bruits de guerre. Réveil le matin au ronronnement lancinant des drones ScanEagles, des avions de reconnaissance téléguidés qui scrutent les montagnes Chaambi, Selloum et Semmama. Puis, c’est le ballet des rotations d’hélicoptères au-dessus des montagnes… Parfois, des explosions retentissent. Des repaires de djihadistes sont bombardés, des avant-postes de l’armée et de la Garde Nationale attaqués aux roquettes ou à l’arme automatique.

Un après-midi, avec les trois sœurs, nous sommes parties pour Boulaaba, à une dizaine de kilomètres de la ville, une toute petite agglomération coincée entre le mont Chaambi, le djebel Selloum et l’oued El Hattab, surnommée le triangle de la mort. Le but de notre balade était de rencontrer le directeur de la station thermale du même nom connue pour ses sources d’eaux chaudes. Mais nous avons trouvé des bâtiments abandonnés, tout comme le centre d’équitation ou le restaurant, juste avant l’entrée de ce qui était l’un des plus grands parcs nationaux du pays, aujourd’hui déclaré «zone militaire sécurisée». Avant 2011, ces lieux étaient les promenades de prédilection des Kasserinois.

Quatre jours plus tard, à Boulaaba, le 17 février, quatre agents de la Garde Nationale ont été assassinés par des djihadistes qui ont pris leurs armes, leurs munitions, leurs talkies-walkies et leurs téléphones portables. Depuis, 13 personnes, dont 5 femmes, ont été arrêtées. Selon le ministère de l’Intérieur, ce groupe serait en relation avec la katiba Okba Ibn Nafaâ, le groupe armé qui sévit dans les montagnes. 

Hind Kahri

En arrière-ligne de cette lutte contre le terrorisme, Hinda Kahri, 32 ans, technicienne supérieure en médecine d’urgence, qui travaille à l’hôpital de Kasserine. «J’ai ressenti l’impact du terrorisme lorsque nous avons reçu les premières victimes de l’armée qui avaient sauté sur des mines. L’un a été amputé, le second a perdu un œil et le troisième a subi un traumatisme facial,» raconte Hinda d’une voix douce sur fond sonore de chansons orientales diffusées en permanence au restaurant Felhi, l’un des rares lieux mixtes de la ville. «J’ai subi un deuxième choc pendant le ramadan 2013 quand nous avons reçu 7 soldats égorgés à l’heure de la rupture du jeûne. C’était la première fois que je voyais des égorgés. La troisième épreuve, ce fut au cours du ramadan suivant. Nous avions reçu l’ordre de nous rendre au pied de la montagne avec des équipes médicalisées. Un groupe de soldats avait été attaqué au RPG (lance-roquettes) à la rupture du jeûne alors qu’ils préparaient leurs repas. Nous avons attendu leur évacuation jusqu’à deux heures du matin. Sur 15 victimes, nous en avons sauvé deux. L’un avait le menton arraché et le second était éventré. J’étais la seule femme de l’équipe et mes collègues m’ont fait part de leur admiration. Ils étaient épatés par mon calme. Mais c’est après-coup que je ressens les effets des horreurs dont je suis témoin sur le terrain ou aux urgences. J’ai développé deux maladies auto-immunes dues au stress. Parfois, je reste deux jours sans pouvoir avaler quoi que ce soit. Ons et Ahlem Dalhoumi , les deux jeunes filles qui ont été tuées par des flics en civil, en août 2014, m’ont hantée pendant un mois. Ma mère subit le même stress car mon frère est policier et elle vit avec la hantise de l’annonce de sa mort. En plus, nous habitons près de la caserne de la brigade antiterroriste et j’ai peur qu’il y ait une attaque contre la caserne. Pour couronner le tout, nous sommes également voisins de la maison familiale du nouveau ministre de l’Intérieur, Mohamed Najem Gharsalli.» 

Hinda énumère longuement les déficiences du service des urgences de l’hôpital. Pas adapté du point de vue architectural, sous-équipé avec seulement deux lits, insuffisamment pourvu en compresses, médicaments et antalgiques. «Parfois, nous recevons le renfort d’équipes médicales militaires, mais elles arrivent sans équipement et sans médicaments et nous sommes obligés de dépouiller les autres services pour faire face aux besoins des urgences.»

 

Pas de couvre-feu

Se rendre à Tunis ou à Sfax est l’un des moyens de sortir de l’oppression qui enserre Kasserine et ses habitants. Mais Hinda affirme qu’elle revient de la capitale «encore plus déprimée car les gens n’ont pas du tout conscience de ce que nous vivons. Pour eux, le siège du Chaambi est immatériel. En revanche, quand j’entends parler d’attaques dans la région du Kef ou de Jendouba, je pense immédiatement au personnel de santé.»

Mouna Labbaoui et Nada Belgasmi

Mouna Labbaoui, blogueuse et journaliste citoyenne de 32 ans, souligne également que les gens de la capitale ou des grandes villes côtières «s’imaginent que nous vivons comme à Gaza. Pour les gens, d’ailleurs, nous sommes des OVNI. Souvent on me présente comme venant du Chaambi. Pour moi, une balade à Sidi Bou Saïd est un voyage dans le temps.»  Pour Mouna, le pire a été l’été 2014 où pendant une bonne semaine les montagnes ont brûlé. 

Nada, 24 ans, étudiante en master de bio-surveillance de l’environnement, affirme que «le virus de la grippe a été tellement virulent au cours de cet hiver, où Kasserine et ses environs ont été sous 80 cm de neige, que l’on s’est demandé si ce n’était pas une conséquence des matières toxiques lâchées par les bombes.»

L’attaque de mai 2014 contre la maison de l’ancien ministre de l’Intérieur, Lotfi Ben Jeddou, a été un grand traumatisme pour les Kasserinois. Marwa se souvient: «Les attaquants portaient des cagoules et sont arrivés dans un Isuzu D-Max, la voiture de prédilection des contrebandiers. Un vrai choc car, pour la première fois, les terroristes frappaient au cœur de la ville.» Quatre gardes nationaux y ont laissé leurs vies et deux autres ont été blessés.

Toutes les jeunes femmes que nous avons rencontrées s’étonnent que dans cette zone hautement sécurisée, les autorités n’aient pas instauré de couvre-feu. Zeineb Kahri, 27 ans, travaille à l’Institut supérieur des sciences appliquées et de technologie (ISSAT) installé, comme la zone industrielle, au pied du Chaambi. «Au début, j’avais très peur d’aller travailler. Je me disais que l’ISSAT était une cible pour les terroristes. Mais jusqu’ici, ils ne se sont attaqués qu’aux forces de l’ordre et aux représentants de l’Etat. A côté de l’Institut se trouve la zone industrielle qui est en train de mourir à petit feu. Les investisseurs, coréens et algériens, sont partis. La plupart des ateliers sont fermés.» 

Zeineb Kahri

Pour Zeineb comme pour Mouna, c’est la pauvreté qui est à l’origine du terrorisme. Une pauvreté concentrée dans le quartier populaire de Kasserine, Hay Ezzouhour, où sur la place des Martyrs trône une mosquée salafiste. «Les gens sont très pauvres et quasiment analphabètes, souligne Mouna. Ils n’ont peur de rien et n’ont rien à perdre. Alors, aller dans la montagne, c’est pour eux donner un sens à leur vie.» Au fond, pour les jeunes hommes de Kasserine, il n’y a que deux alternatives: la contra ou le djihadisme. La mal-vie fournit régulièrement des renforts aux fous de dieux du djebel et c’est peut-être la raison pour laquelle les forces de l’ordre n’arrivent pas à venir à bout des djihadistes. 

Par Farida Ayari

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