[témoignages] Métiers de femmes ingrats: laveuse de morts, harza, elles se confient!

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On parle souvent des femmes qui exercent un métier dit d’hommes : pilote, chef de chantier, taxiste, pompiste, etc., mais on évoque rarement celles qui font un métier non valorisé, voire méprisé par la société. Deux métiers ont particulièrement retenu notre attention. Les deux ont un rapport intime au corps humain. Ce sont les laveuses de morts (ghasselet mouta) et les laveuses de femmes au hammam (harza). Qui sont-elles ? Quel rapport ont-elles avec le corps ? Quel regard la société leur réserve-elle ? Focus sur des métiers qui demeurent dans l’ombre avec ces témoignages poignants. 1/ Sassia : J’ai 50 ans. “Je suis mariée et j’ai 4 enfants.” F.D.T: Avez-vous toujours été « harza » (laveuse de femmes au hammam) ? Oui. D’ailleurs, c’est le seul métier que je peux faire, puisque je ne suis jamais allée à l’école. F.D.T: Est-ce que vous avez choisi de faire ce métier ou c’est par obligation ? Au début c’était par obligation (« khobzamorra »), mais avec le temps j’ai commencé à aimer mon travail. F.D.T: Pourquoi les femmes vont au hammâm alors que de nos jours presque tout le monde a une salle de bain ? Le hammam, depuis la nuit des temps, est considéré comme un lieu de purification et il remplit aussi bien des fonctions thérapeutiques que religieuses (bain de purification). Et puis se laver au hammam est plus agréable que se laver chez soi. On devient plus propre. F.D.T: Quelles sont les parties du corps que les femmes doivent couvrir au hammam ? Généralement il faut se couvrir du nombril aux genoux, mais il y a des femmes qui couvrent aussi leur poitrine. L’essentiel est que les parties génitales soient couvertes. F.D.T: Etes-vous satisfaite de votre salaire ? Relativement. Je suis payée en fonction du nombre de clientes. J’ai aussi des pourboires mais je n’ai pas de salaire fixe. Heureusement que j’ai des clientes fidèles. F.D.T: Est-ce qu’il y a d’autres tâches que vous faites, comme l’épilation ou le tatouage (« harkous ») ? Non, il y a des femmes qui s’occupent de cela. À chacune son travail. F.D.T: Comment votre métier est-il perçu par votre entourage? Je comprends ce que vous voulez dire. Vous parlez de la réputation des « harza » (rires) ? Tant que je ramène de l’argent à la maison…

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  2/ Meherzia, laveuse de morts J’ai 55 ans et je suis laveuse mortuaire (ghasellet mouta). Je suis mariée et j’ai 3 enfants. Mon mari est au chômage. C’est mon métier depuis l’âge de 30 ans, avant j’étais femme de ménage. Je suis issue d’un milieu défavorisé et ma grand-mère maternelle était elle aussi laveuse mortuaire. F.D.T: Est-ce que vous pratiquez ce métier par choix ou par obligation ? Par choix, et j’aime bien mon métier parce qu’on y gagne ajr, thawâbet hasanât (bonne action). J’aime laver les femmes décédées, les morts sont mieux que les vivants, c’est une autre sensation. F.D.T: Quels sont les rituels du lavage ? Cela consiste à couvrir la « awrah » (les parties intimes) de la défunte, la déshabiller et lâcher les cheveux. Il faut aussi vider ce qu’il y a dans son ventre en massant très doucement et laver les parties intimes. Commencer par évoquer le nom d’Allah puis faire des ablutions comme celles de la prière. Il est souhaitable de faire le ghoussl (grandes ablutions) à partir du mélange d’eau et de jujubier (sidr) et de mettre du camphre dans le dernier lavage. Si le mort est une femme, on fera trois tresses avec ses cheveux. F.D.T: Quel est votre ressenti lors de la cérémonie du lavage mortuaire ? La première fois, c’était un peu choquant car j’ai lavé le corps de ma mère et c’est ma grand-mère maternelle qui m’a appris ce que je devais faire. J’étais très proche de ma mère, je l’aimais beaucoup et je ne voulais pas qu’une personne étrangère touche son corps. F.D.T: Avez-vous un matériel précis que vous apportez avec vous le jour du lavage ? Oui, bien sûr. J’ai ma valise dans laquelle je mets : linceul, sidr, savon, camphre, coton, ciseaux, etc. F.D.T: Comment peut-on vous contacter ? Généralement, les gardiens des cimetières, les imâms et les meddebs savent où nous trouver et comment nous contacter. F.D.T: Est-ce que c’est un travail payant ? Non surtout pas sinon il n’y aurait pas de « hasanêt ». Même si de nos jours, il y a des laveuses mortuaires qui prennent de l’argent, parfois jusqu’à 200 dt, chose qui est inadmissible pour moi car ce n’est pas un commerce. F.D.T: Votre métier n’est pas commun, comment est-il perçu par votre entourage ? Au début, cela n’a pas été facile. Je crois même que revenir à la maison après la cérémonie de lavage rebutait mon mari. Il devait penser que je ramenais avec moi la mort (rires). Mais au fil du temps, il s’est habitué. La mort dérange, on en a peur. Ma famille et le voisinage ont posé beaucoup de questions concernant ce que je ressentais, si je vivais des choses particulières pendant la cérémonie mais ma seule et unique réponse a toujours été : j’accomplis une bonne action et la mort fait partie de la vie.  

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3/ Mabrouka: “J’ai 44 ans, je suis mariée et j’ai 2 enfants.” F.D.T: Est-ce que le travail de « harza » est votre premier métier ? Non, j’étais femme de ménage de 20 à 25 ans puis je suis devenue harza et j’ai travaillé dans 4 hammams. F.D.T: Est-ce que vous avez choisi de faire ce métier ou c’est par obligation ? Non c’est par choix, c’est mieux que de travailler comme femme de ménage, en tout cas pour moi c’est plus honorable comme métier car il y a le rapport humain et la purification. F.D.T: D’après vous, pourquoi les femmes vont-elles au hammam? Pour se laver de façon complète et avoir un grand moment de détente, mais surtout pour papoter. Il ne faut pas oublier que c’est un lieu où se tissent des liens sociaux et même encore aujourd’hui, cela donne l’occasion à certaines femmes de repérer des filles célibataires et d’en choisir une pour leur fils. F.D.T: Etes-vous satisfaite de votre salaire ? Pas vraiment mais bon je dois faire avec, au moins avec ce métier je peux satisfaire les besoins de ma famille. Mais je pense que je vais chercher un autre travail en parallèle. Par ailleurs, je fais aussi l’épilation ou le tatouage (« harkous ») quand l’occasion se présente. Ma mère m’a appris à faire ce dernier et cela me permet de gagner plus d’argent. F.D.T: Comment votre métier est-il perçu par votre entourage? C’est un métier comme un autre. Je sais ce que l’on pense des « harza » mais je dois avouer que je n’ai jamais ressenti le moindre manque de respect pour mon métier de la part de ma famille ni de mon voisinage. Je pense que c’est de l’histoire ancienne tout cela et qu’il n’y a pas de sots métiers!

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  4/ Meriem, laveuse de morts pour le “thweb” Je m’appelle Meriem, j’ai 38 ans et je suis laveuse mortuaire. Ce n’est pas mon métier, c’est juste pour « thweb » (la bonne action). Je suis ouvrière dans une usine, je suis mariée et j’ai 2 enfants. Mon mari est maçon. J’ai appris le lavage mortuaire par une amie. F.D.T: Est-ce que vous faites ce métier par choix ou par obligation ? Ce n’est pas par obligation. J’aime bien le faire parce qu’il y a thawâb. En plus, ce n’est pas fatigant. F.D.T: En quoi consistent les rituels effectués lors du lavage ? Ce sont les rituels du « wûdu » et les rituels du « ghusl » avec le matériel nécessaire. On prend soin du corps de la défunte et on ne regarde pas ce dernier. Tout se passe sous une couverture. F.D.T: Quel est votre ressenti lors de la cérémonie du lavage mortuaire ? A vrai dire ce n’est pas facile du tout comme métier, surtout au début. On est devant un corps sans âme, on n’est pas habitué à voir et à toucher un corps sans vie, on est confronté à la mort et cela fait ressurgir toutes nos angoisses. Mais avec le temps et les discussions avec mon amie, j’ai appris à gérer mes angoisses et à faire cela dans les règles de l’art, surtout que j’aurai des « hâsanet ». F.D.T: Où avez-vous appris à effectuer ces rituels ? C’est mon amie qui m’a appris ce métier. J’ai assisté avec elle à plusieurs cérémonies et à chaque fois, elle me prodiguait ses conseils et me parlait longuement de tous les rituels nécessaires pour que tout soit fait conformément à nos traditions. J’ai même regardé sur Youtube des vidéos qui parlent de ce sujet. F.D.T: Etes-vous rémunérée pour votre travail ? Certaines laveuses se font payer mais moi non. Je le fais bénévolement. Si les familles veulent me payer, je refuse. Je lave les corps de personnes mortes pour l’« âjr », pas pour de l’argent. F.D.T: Comment votre métier est-il perçu par votre entourage? C’est vrai qu’exercer un métier où l’on côtoie la mort presque quotidiennement peut sembler bizarre, mais il ne faut pas en oublier le caractère sacré. Je prépare une personne à aller devant Dieu. Moi j’en suis fière et je me dis que je serai récompensée pour cela après ma mort. Mon mari est très croyant et il me porte du respect pour ce que je fais. Quant à ma famille et à mon voisinage, sachant que je suis ouvrière dans une usine et que je suis « ghasselet mouta », uniquement pour la bonne action, ils m’accordent une grande estime. Par Rania Klibi

Psychologue clinicienne

Psychothérapeute

Sexologue

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