Productrice de films, Dora Bouchoucha est un visage incontournable du cinéma en Tunisie, mais aussi à l’étranger. Celle qui s’est investie dans différents festivals de cinéma dans le monde a aussi dirigé les JCC de Tunisie pendant 3 sessions, y apportant sa touche avec un festival devenu annuel sous son égide. Le cinéma, elle connaît. Dora Bouchoucha est encore adolescente qu’elle travaille déjà dans les festivals tels que les JCC. Elle apprend petit à petit les ficelles du métier. La jeune femme a beaucoup de flair et une grande sensibilité artistique. Des années plus tard, le nom de Dora Bouchoucha s’impose comme une référence en matière de production cinématographique. Et en février dernier, le film produit par Nomadis Images, « Hedi » de Mohamed Ben Attia, est sacré meilleur premier  film à la Berlinale 2016. Derrière cette boîte de production, il y a bien sûr Dora Bouchoucha, pas peu fière d’avoir réussi un énième pari cinématographique. Nous prenons rendez-vous avec elle pour en savoir plus sur son parcours et pour deviner un peu qui se cache derrière cette image de femme de fer, à la fois sûre d’elle et élégante.

C’est chez Nomadis Image que nous nous rencontrons. Affiches de films et photos se mélangent pour décorer les lieux où la touche « peinture maison » se fait sentir à travers les couleurs dominantes rouge et gris. Dora Bouchoucha arrive comme une tornade dans cette ambiance quasi familiale. Sa présence à elle seule est imposante. Nous commençons la discussion dans son bureau qu’elle partage avec Lina Chaabane sa collaboratrice qui dit-elle, n’aurait rien accompli sans elle, et sans l’apport indéfectible d’Annie Khedija Djamal. Nous parlons médias, journalisme et cinéma. L’interview prend vite l’allure d’une discussion fluide.

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Dorra Bouchoucha et sa fille Kenza Fourati, shooting de vsmag

Une rencontre décisive

Dora Bouchoucha nous parle de sa passion pour le cinéma, de ses débuts, et de la rencontre avec Ahmed Baheddine Attia, qui a tout changé dans sa vie : « Ahmed a beaucoup compté dans mon parcours. Je pense que si je ne l’avais pas rencontré, je n’aurais pas fait de production. Son enthousiasme, sa manière d’aborder les choses, m’ont fait aimer la production sans que je connaisse réellement ce que c’était. Il me faisait lire les scénarios, je traduisais et donnais mon avis », raconte Dora Bouchoucha.

Son coup de cœur pour le cinéma du sud et le cinéma africain et arabe, elle l’a très tôt. Car avant de démarrer avec Ahmed Attia, la productrice commence sa carrière en traduisant des scénarios pour une chaîne anglaise  « Chanel 4 » qui préachetait des films arabes et africains. Ainsi Dora se penche sur Youssef Chehine, Nouri Bouzid, Souleymane Cissé, Idrissa Oudraego et d’autres…….., etc., avant de bosser aux côtés du grand producteur tunisien.

Avec lui, elle apprend les ficelles du métier. Il sait qu’elle a du flair. Il lui fait confiance. Dans les années 90, les producteurs ne courent pas les rues, encore moins les productrices. Dora Bouchoucha enseigne, travaille pour les JCC avec Ibrahim Ltaief et assiste Ahmed Attia dans ses productions. Ce dernier refuse de produire Mohamed Ben Smail pour son projet de film « Demain, je brûle ». La jeune femme y voit un fort potentiel et décide de se lancer dans la production en créant Nomadis Images avec Ibrahim Ltaief. « Mais je comprenais le refus de Ahmed. La production est une question de feeling et l’affinité est un critère important. »

Producteur, un métier méconnu

Pour Dora Bouchoucha, le métier de producteur est vraiment méconnu en Tunisie et même ailleurs. Alors que la plupart croit qu’il ne s’agit que de quête d’argent pour faire des films, l’artiste nous explique l’importance de ce métier dans l’industrie du cinéma : choisir, lire le scénario, modifier l’écriture, réécrire l’histoire par les images, etc. Dans une ère où l’image s’impose comme indispensable, le producteur est un créateur à part entière. « Le producteur est le premier lecteur. C’est celui qui fait que le film existe et qui garantit la bonne fin, mais c’est surtout un travail d’équipe. Il faut que tout soit balisé avant le démarrage du tournage. De plus la concurrence est énorme dans cette ère de l’image, alors celui qui veut s’adresser au monde, doit être conscient qu’il doit avoir quelque chose à dire. »

Mais pour choisir le bon film, la pression est énorme et le pari souvent osé et pas très sûr. Comment ne pas faire d’erreur ?  « Au début je vois si l’idée me plaît, si l’histoire me parle. Mais avant tout voir s’il y’a affinités  avec le porteur de projet. Si je vois qu’il y a du potentiel, on se met au travail. Je ne dénature jamais une idée par compromis. Car pour toucher l’autre, il faut de la sincérité dans une œuvre. Bien sur j’interviens sur les scénarios, le travail avec un auteur se fait comme une partie de ping-pong. Nous travaillons ensemble sur l’idée, le premier jet, nous faisons des fiches de lecture détaillées. C’est un peu comme le travail que fait un écrivain avec son éditeur. C’est un moment d’échanges très agréables », nous confie l’artiste productrice.

Les Ateliers Sud Ecritures

Loin d’avoir oublié ses premières amours, Dora Bouchoucha se penche rapidement sur l’enseignement et la formation à l’écriture. « En tant que productrice et enseignante, j’ai envie de transmettre. Dans ce métier, j’ai vu que le point faible était le scénario. Mes études littéraires ont fait que l’écrit pour moi est très important. Certes, cela ne garantit pas à 100% un bon film mais un mauvais scénario donne rarement un bon film. Alors après avoir suivi un programme à la FEMIS en production et en scénario, j’ai eu l’idée de créer les Ateliers d’écriture pour le SUD. Depuis le lancement au début des années 90, nous avons eu environ 200 auteurs. Mohamed Ben Attia et Raja Amara sont d’ailleurs passés par les Ateliers Sud Ecriture. « Les Frontières du ciel » de Fares Naanaa  et « A peine j’ouvre les yeux » de Leyla Bouzid, Narcisse de Sonia Chamkhi et tant d’autres sont aussi passés par Sud. Mais ce n’est pas pour autant que nous avons produit ces films. Raja Amari et Mohamed Ben Attia sont les seuls qui ont fait les Ateliers et que nous avons produits. » Nous confie Dora.

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L’équipe du film “Hédi” de Mohamed Ben Attia

Et quand Mohamed Ben Attia fait les Ateliers, la productrice sent que le potentiel est là. Le jeune homme réalisera 5 courts-métrages tout en travaillant chez Renault (un peu comme son personnage du film « Hédi »).

Pour « Hédi », Dora Bouchoucha décide de parler de ce scénario aux frères Dardenne. La passionnée de cinéma est alors en production exécutive pour eux avec un court-métrage intitulé « Renaître ». Elle leur parle alors du scénario de long-métrage de Mohamed Ben Attia, qu’ils demandent à lire. Trois jours plus tard, les Dardenne demandent à voir Un de ses courts métrages… Elle leur propose le court-métrage « SALMA » du jeune homme. Bingo ! L’équipe signe de suite et se lance dans une nouvelle œuvre cinématographique avec pour fil conducteur la sincérité d’un scénario tuniso-universel. « Et ce fut une expérience formidable. En co-production, il y a souvent des frictions car ce sont deux manières de travailler différentes. Avec les Dardenne, c’était formidable. Rigueur et   respect du travail, etc. Ca a été un rêve de travailler avec eux », confie Dora Bouchoucha.

La nouvelle génération de producteurs

Après des années dans la production et dans les festivals, Dora Bouchoucha est une référence. Pour la nouvelle génération de producteurs, il s’agit d’une icône. Alors, ils n’hésitent pas à faire appel à elle au lendemain de la révolution pour monter un nouveau syndicat. « C’est grâce à l’ancienne génération que le terrain a été balisé. Ils ont fait bouger les lois. La Tunisie était un modèle même pour le Maroc et l’Algérie.  Mais le problème, et c’est un peu le cas dans de nombreux domaines, est qu’ils n’ont pas laissé beaucoup de place pour les jeunes. Avoir la fibre de transmission et préparer le terrain pour les jeunes générations relève de l’abnégation et du patriotique. Ceci étant, les jeunes de leur côté manquent d’audace et de fougue. J’ai été vice-présidente de ce syndicat de jeunes et malheureusement le dynamisme a fait défaut.», déplore Dora Bouchoucha.

Les Journées Cinématographiques de Carthage : du bénévolat à la présidence

Dora Bouchoucha fait ses premiers pas dans les JCC au début des années 80. Il ne se passe pas de sessions sans qu’elle ne participe à sa mise en place. Plus d’une quinzaine d’années plus tard, la cinéphile est appelée pour diriger la session de 2008, puis celle de 2010 et de 2014. Elle laisse même une empreinte palpable, puisque c’est grâce à elle que le festival devient annuel. « C’est une aberration dans le monde des festivals que de maintenir cette périodicité biennale. Il y a eu tellement de festivals arabes et africains bien organisés que les JCC se faisaient oublier petit à petit. Pour moi, le changement qu’il fallait opérer était de le rendre annuel et de travailler avec une équipe permanente. Et je pense que j’ai réussi sur ce coup. J’ai aussi beaucoup travaillé sur le côté administratif pour que l’état soit moins interventionniste.  Les textes de lois sont très rigides… ! Tu ne peux pas réussir un festival d’une grande envergure lorsque tu es ligoté par des procédures administratives. Alors, j’ai fait plusieurs séances de travail avec les juristes et les financiers du ministère pour trouver des solutions pour faciliter le travail sans détourner la loi.

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Malgré tout, certains du milieu cinématographique ont critiqué le travail de Dora Bouchoucha aux JCC. Y avait-il moins de films engagés et de films africains lors de son passage par la direction ? « Il y a beaucoup plus de films africains, d’invités africains et de jeunes réalisateurs qu’en 2015. Il n’y a qu’à les compter sur les catalogues. Quant aux sélections de films tunisiens lors de la session de 2014, je l’avoue, il était difficile pour moi de les imposer alors que le comité de sélection avait déjà fait son choix. En 2012, nos deux documentaires c’était mieux demain de Hind Boujemaa et Maudit soit le phosphate de Sami Tlili  primés partout n’ont pas été en compétition pour les JCC, je n’ai rien dit. J’ai accepté les règles du jeu. Aujourd’hui, le festival continue son chemin et avance lentement mais sûrement. « Mais il faut qu’une même équipe travaille sur les sessions successives, l’equipe est l’épine dorsale du festival, un directeur peut partir mais l’équipe doit rester.

De futurs projets ?

« Un documentaire d’Arij Sehiri intitulé « La voie normale » sur la voie Tunis-Ghardimaou. J’attends beaucoup de ce film. Monter un documentaire est plus long que de monter un film de fiction. En parallèle, nous sommes en montage de « Corps étrangers » de Raja Amari », conclut la productrice.