En voyage: Sur les traces des Berbères, féministes du Maghreb #2

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Femmes de Tunisie vous propose un dossier sur les femmes berbères. A découvrir en parties, le dossier vous fera voyager dans cette partie de la Tunisie, de l’Histoire des berbères jusqu’au femmes tisseranes, en passant par des rencontres improbables et des témoignages touchants. A découvrir en photos à travers ce reportage réalisé par Rached Chérif. Après l’introduction, voici l’histoire des “Amazighs”: 

Évoquer l’histoire des Berbères (« Amazighs » dans leur langue) revient à parler de l’histoire d’un peuple millénaire à l’échelle d’un continent : de l’Égypte à la Mauritanie. Peuple autochtone présent depuis la préhistoire en Afrique du Nord, les Berbères ont vécu l’arrivée de nouveaux venus plus ou moins pacifiques : Phéniciens, Romains, Vandales et Arabes. Malgré les invasions successives, ils ont tenté de conserver leurs coutumes et leur culture tout en s’adaptant aux peuples qu’ils côtoyaient.

Les Berbères tels que nous les connaissons sont les descendants des Capsiens (de Capsa, ancien nom de la ville de Gafsa), peuple installé au Maghreb dans la préhistoire. Ils sont les premiers à avoir domestiqué les moutons et les motifs retrouvés sur les vestiges de poteries ressemblent beaucoup à l’artisanat berbère moderne.

Le nom de « berbère » est quant à lui issu du mot barbarus, par lequel les Grecs désignaient pendant l’Antiquité tout peuple ignorant les coutumes « civilisées ».

Le nom de « berbère » est quant à lui issu du mot barbarus, par lequel les Grecs désignaient pendant l’Antiquité tout peuple ignorant les coutumes « civilisées ». Seuls les habitants d’Afrique du Nord ont eu le douteux honneur de conserver ce nom.

La société berbère est depuis ses origines composée de grandes tribus, dont certaines portaient des noms qui existent encore de nos jours : Sanhada, Houara, Masmouda, Berghouata, Zouaoua, Kutama, Awarba, Zénète. Ces tribus ont traversé les âges comme les rochers d’un oued voient passer le courant de la rivière.

Les Berbères : entre réalité et légendes

C’est avec l’arrivée des Phéniciens que les Amazighs font leur entrée dans l’Histoire. La légende veut que, fuyant son frère Pygmalion, la princesse Elissa (ou Didon en latin) de Tyr débarque dans le golfe de Tunis avec sa suite vers 814 av. J.-C.. La version, toujours populaire de nos jours, rapporte comment, par un stratagème, la Phénicienne a obtenu d’un chef local un terrain pour y fonder sa ville : c’est la naissance de Carthage. Les échanges et les mariages entre les deux populations ont donné naissance à la civilisation carthaginoise, aussi appelée civilisation punique, qui a rayonné sur la Méditerranée pendant plusieurs siècles.

Parallèlement, l’avancée du Sahara a coupé les différentes populations berbères en trois groupes : les Berbères du Maghreb, les Touaregs au sud du Sahara et les tribus de Libye et d’Égypte. Plusieurs pharaons égyptiens sont ainsi issus de tribus berbères du 10e au 8e siècle av. J.-C.

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Amphithéâtre romain d’El Jem, ultime bastion de de la Kahina, la reine guerrière des Berbères, aujourd’hui transformé en site touristique et espace culturel.

 

L’Antiquité : essor et rayonnement des royaumes berbères

Au Maghreb, même si les différentes tribus n’hésitaient pas à se guerroyer, leur cohabitation avec les Carthaginois était le plus souvent pacifique. Les Berbères cultivaient les terres et élevaient leurs troupeaux dans l’intérieur du pays, pendant que les Carthaginois étaient tournés vers la Méditerranée et ses routes commerciales. Plusieurs états amazighs se forment alors, comme les Maures dans l’actuel Maroc ou les Numides en Algérie et dans l’Est tunisien. Les noms de quelques-uns de leurs chefs résonnent toujours dans l’imaginaire collectif des Maghrébins : Massinissa, Syphax ou encore Jugurtha.

Les trois guerres que se sont livrées Rome et Carthage, les deux superpuissances de l’époque, ont scellé le sort de ces états. Les Berbères, réputés bons cavaliers, ont successivement voire simultanément combattu aux côtés des deux armées. La victoire finale de Rome impose cette dernière comme puissance dominante, ce qui n’empêche pas les Berbères de se révolter plusieurs fois. Au 2e siècle av. J.-C., Jugurtha inflige plusieurs défaites aux Romains, incapables de le battre militairement durant sept ans. Ce n’est qu’en étant trahi par son beau-père que le roi berbère sera capturé.

Malgré l’occupation romaine, cette époque constitue une sorte d’âge d’or pour les Amazighs. C’est à ce moment que se répand la culture de l’olivier pour la fabrication d’huile d’olive, dont la Tunisie est première exportatrice aujourd’hui. Grâce à la politique d’intégration de Rome, plusieurs villes se développent rapidement : Timgad, surnommée la Pompéi d’Afrique du Nord dans la région de Batna en Algérie, Dougga près de Béjà, Sicca Veneria (Le Kef aujourd’hui), ou encore Suffetula (l’actuelle Sbeïtla). Leurs vestiges sont aujourd’hui des attractions prisées des touristes, mais aussi des témoins de la cohabitation des cultes polythéistes des deux populations. Le syncrétisme religieux va même devenir une spécialité amazighe tout au long de l’histoire maghrébine.

La culture berbère proche de l’extinction en Tunisie

Il faut attendre l’invasion arabe pour voir la plus sérieuse menace sur le mode de vie berbère. La Kahena, reine amazighe et figure emblématique de la résistance, a mené la vie dure aux envahisseurs pendant plusieurs années. Mais sa défaite en 701 marque l’avènement du Maghreb arabisé et éclipse pour longtemps les femmes de l’histoire de la région. Car contrairement aux précédents envahisseurs, les Arabes ne se sont pas contentés d’occuper la côte, mais ont conquis l’intérieur du pays tout en convertissant les locaux à leur religion.

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La grande mosquée d’El Jem construite au pied de l’amphithéâtre, où la Kahina, la reine guerrière des Berbères, a mené sa résistance face à l’envahisseur arabe au 8e siècle.

En 1049, une nouvelle armée est envoyée en Ifriqya pour restaurer l’autorité des califes sur un Maghreb trop autonome à leur goût. Car comme souvent, les Berbères, majoritaires dans la population, s’étaient mélangés aux élites arabes pour retrouver leur suprématie politique. Fait nouveau, les nouvelles troupes emmènent dans leur sillage 200 000 personnes venues d’Arabie : c’est l’invasion hilalienne (de Banu Hilal, principale tribu composant cette vague migratoire). Les conséquences sociales et ethniques de ce mouvement de population ont définitivement marqué le Maghreb : cette fois, les Arabes sont suffisamment nombreux pour imposer leur mode de vie patriarcal, mais pas assez pour éviter un métissage avec les Berbères. De petites populations berbères tunisiennes ont pu échapper à la déferlante arabe en s’abritant dans des villages de montagne fortifiés : Guermessa, Douiret ou encore Chenini. Mais c’est dans ce pays, en première ligne face à la horde hilalienne, que les effets de l’arabisation sont les plus marqués. Selon certaines études, seul 1 % des Tunisiens se disent berbères aujourd’hui, contre 35 % en Algérie et 60 % au Maroc.

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Vue de Chenini, village troglodyte de la région de Tataouine. Sa célèbre mosquée blanche a longtemps servi de repère aux caravanes arabes commerçant avec les habitants berbères.

Un paradoxe lorsque l’on sait que les études génétiques menées ces dernières années montrent clairement que l’ADN des populations du Maghreb est majoritairement berbère et, dans une moindre mesure, européen ; avec un apport arabe plutôt faible.

Les locuteurs berbérophones tunisiens sont aujourd’hui peu nombreux et le plus souvent âgés. Toutefois, après être passée tout prêt de l’extinction, l’identité berbère semble retrouver un essor en Tunisie, notamment grâce à la multiplication des associations de sauvegarde et de promotion de la culture amazighe depuis 2011. Cette renaissance est encouragée par un regain d’intérêt pour l’artisanat berbère, non seulement localement, mais aussi à l’étranger. L’artisanat et le tourisme apparaissent d’ailleurs aujourd’hui comme les seules bouées de sauvetage pour sortir les Berbères tunisiens de l’oubli.