Femmes de Tunisie vous propose un dossier sur les femmes berbères. A découvrir en parties, le dossier vous fera voyager dans cette partie de la Tunisie, de l’Histoire des berbères jusqu’au femmes tisseranes, en passant par des rencontres improbables et des témoignages touchants. A découvrir en photos à travers ce reportage réalisé par Rached Chérif. Après l’introduction, et l’histoire des « Amazighs », voici celle des femmes tisseranes: 

De la Kahina à la tisserande d’aujourd’hui, le féminisme berbère ne tient qu’à un fil!

Il se murmure que les femmes berbères auraient été il y a longtemps les égales des hommes et auraient partagé avec eux les tâches ménagères aussi bien que les travaux des champs. Les auteurs arabes du début de l’islam nous relatent en tout cas l’histoire d’une de ces femmes de caractère qui les a profondément marqués à leur arrivée en Ifriqya : la Kahena. Après l’avoir vaincue non sans mal, les conquérants arabes ont remodelé à leur image le Maghreb berbère.

La Kahena, reine guerrière ayant rassemblé derrière elle la plupart des tribus berbères encore non soumises, heurtait doublement les chefs de l’armée arabe venue conquérir l’Afrique du Nord. D’abord parce que c’était une femme forte, une femme qui mène des hommes à la bataille alors qu’elle n’a que 22 ans : chose impensable pour la société patriarcale musulmane. Ensuite, parce qu’en s’opposant aux Arabes, elle contrarie aussi l’expansion de l’islam. Les historiens arabes en font même une sorcière : comment, sinon par des pouvoirs magiques, une femme aurait-elle pu s’opposer aux guerriers d’Allah et leur infliger des défaites ?

Finalement, acculée sous la pression des renforts arabes venus d’Orient, la Kahena s’est retranchée dans l’amphithéâtre d’El Jem. De là, elle a encore mené un temps une lutte désespérée à la tête des derniers résistants berbères. Selon la légende, elle aurait été trahie par son jeune amant, qui l’aurait poignardée avant d’envoyer sa tête au chef des armées arabes.

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Amphithéâtre romain d’El Jem, ultime bastion de de la Kahina, la reine guerrière des Berbères, aujourd’hui transformé en site touristique et espace culturel.

L’étonnement des Arabes face à ce qui pourrait être qualifié aujourd’hui de féminisme chez les Amazighs va au-delà de la seule reine guerrière. C’est que la société berbère que les musulmans découvrent en arrivant au Maghreb au 7e siècle est bien moins inégalitaire que la leur, presque matriarcale selon plusieurs auteurs.

Lorsqu’ils voulurent prendre des femmes locales pour épouses, les chefs arabes ont même dû faire une entorse à la polygamie. Celle-ci, autorisée par la charia, n’est que rarement pratiquée par les Berbères. Le mariage dit « kairouanais » (Al-çadâq al-qayrawânî en arabe) que les femmes berbères imposent aux nouveaux venus généralise de fait la monogamie en donnant à l’épouse le droit de refuser que le mari prenne une deuxième femme. De même, il n’était pas exceptionnel que, comme la Kahena, des femmes – âgées, mais pas seulement – assument le rôle de chef de famille ou de tribu.

Lorsqu’ils voulurent prendre des femmes locales pour épouses, les chefs arabes ont même dû faire une entorse à la polygamie.

 

Les irréductibles Berbères du Sud tunisien

Des traces de ce féminisme, qui n’en portait pas encore le nom, subsistent de nos jours, même si l’islamisation de la société l’a fait disparaître de la plus grande partie de la Tunisie. Avec l’invasion hilalienne au 11e siècle, les Arabes sont devenus suffisamment nombreux pour répliquer au Maghreb leur modèle de société patriarcale et pour effacer peu à peu l’identité berbère. Même dans les villages troglodytes du sud du pays, qui ont échappé à l’invasion en s’abritant dans les montagnes, l’identité berbère a fortement régressé.

Meriem, 47 ans, perpétue cependant à Chenini l’art ancestral du tissage berbère appris auprès de sa mère. Se sent-elle Berbère elle-même ? La question l’étonne, mais oui, elle le revendique, même si elle ne parle pas l’amazigh. Chenini est l’un des rares bastions de l’identité amazighe en Tunisie. Son emplacement à cheval sur les flancs d’une montagne lui offrait une position défensive idéale lorsque les tribus arabes déferlaient sur le Maghreb.

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Meriem, 47 ans, tisserande à Chenini, gère seule son argent et se sent libre grâce à cette autonomie financière quand elle arrive à vendre

Ici, les femmes se sentent – un peu – plus libres qu’ailleurs. Même s’il a lui aussi un travail, le frère de Meriem « aide aux tâches ménagères » pendant qu’elle tisse. « Ce n’est pas anormal ici », précise-t-elle. Elle gère seule l’argent qu’elle gagne en revendant ses produits, une cinquantaine de dinars pour un coussin, jusqu’à 700 dinars pour un tapis nécessitant deux à trois mois de travail.

Même son de cloche à Tamezret, autre village berbère situé à une dizaine de kilomètres de Matmata. Mongi, 49 ans, y tient depuis 16 ans le Musée Bouras sur la culture amazighe. Il est intarissable sur le féminisme de son peuple et chez lui tout le monde parle berbère sur trois générations. Sa mère ne comprend d’ailleurs que péniblement le dialecte tunisien issu de l’arabe, et il faut souvent traduire en amazigh pour converser avec elle.

 

Le speed dating, une invention berbère

Dans les villes, « les traditions arabes et la religion ont fait que les femmes ne montrent plus leur visage, ne se mélangent plus aux hommes », regrette-t-il. Mais les villages berbères « conservent leurs traditions égalitaires ». Mongi se rappelle que sa « grand-mère ressemblait à un militaire. Elle ne sortait jamais sans son pistolet ».

Aujourd’hui encore, il n’y a pas de mariage arrangé dans les environs. Une jeune berbère en âge de se marier fait son propre choix parmi ses prétendants au cours d’une série de rencontres de quelques minutes, qui étaient organisées par les familles en marge des fêtes. Les Amazighs avaient en quelque sorte inventé l’ancêtre du speed dating. De même, la jeune mariée a la possibilité d’annuler unilatéralement le mariage si l’époux ne lui convient pas ; le couple partage alors à parts égales les biens communs. « Maman a divorcé quatre fois », précise Mongi, sous le regard amusé de l’intéressée. Lui-même fait sa propre lessive et souvent la vaisselle.

Parmi les attributs de la femme amazighe figure en bonne place son aptitude au tissage : « la jeune fille qui savait le mieux tisser se mariait plus vite », explique le conservateur du musée. À l’époque pourtant ce savoir-faire n’était pas une activité rémunératrice, mais plutôt un signe de bonne éducation. « On n’était pas forcées. Ça faisait partie de la vie, ce n’était pas un métier », raconte Hafsia, la mère de Mongi. Il a fallu attendre les années 1940 pour que se développe le commerce des produits du tissage et de la broderie. La guerre, la sécheresse et leur lot de pénuries ont poussé des femmes à se séparer de leurs trousseaux de mariée pour subvenir à leurs besoins. Depuis, le tissage berbère est devenu une industrie dont les femmes sont restées les chevilles ouvrières.

Aziza, 58 ans, tisserande à Tamezret, en a fait son gagne-pain depuis longtemps. Assise sur un tapis posé à même le sol, elle souligne avec regret que « le statut de la femme berbère n’est plus ce qu’il était ». Tout en continuant à broder sur un voile avec application, elle regrette que seule l’aînée de ses trois filles ait repris la culture de « la femme forte » et ait voulu apprendre à tisser.

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Aziza, 58 ans, tisserande à Tamezret (près de Matmata) innove en proposant à la location des tenues de mariage traditionnelles pour 1500 dinars (620 euros).

Le tissage : libération ou asservissement ?

Cette culture et sa langue semblent avoir complètement disparu d’autres villages où les femmes continuent à pratiquer le tissage artisanal. C’est le cas par exemple à Toujane, village au sud de Matmata réputé pour ses tapis berbères. Dans la boutique bien achalandée de Kamel, ce sont les productions d’une dizaine de femmes qui sont exposées, dont son épouse et sa mère. Lui se charge de la vente et du budget familial. « Mon mari gère tout, mais ce n’est pas une mauvaise chose, c’est normal », articule doucement Khiria, 30 ans, la femme de Kamel. Quant à sa mère, Lamaa, 60 ans, elle n’a aucune idée des prix des châles qu’elle tisse.

Depuis qu’il est une source de revenus, le tapis a permis à des femmes de s’émanciper. Mongi et son musée tentent de faire renaître ce mode de vie dans lequel femmes et hommes partagent les responsabilités au sein de la famille. D’ailleurs, s’il en avait les moyens, le conservateur du musée de Tamezret sillonnerait la région pour sensibiliser les populations à leur héritage perdu. Là où le mode de vie égalitaire des Berbères a disparu, le tissage a progressivement enchaîné les femmes à leurs métiers à tisser. « C’est l’homme qui guide. Il faut quelqu’un pour guider le bateau », déclare le plus naturellement du monde Kamel de Toujane. « Les femmes comme maman ne savent pas la valeur de l’argent. Elles sont timides, nos femmes. Elles ne savent pas défendre leurs produits ». On est décidément bien loin de l’époque où une femme, la Kahena, assumait la défense de tout un peuple.

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Par Rached Chérif