Dar Joued en Tunisie, ou quand la femme était « emprisonnée » pour désobéissance

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Il y a quelques décennies, en Tunisie, une institution célèbre enfermait les femmes désobéissantes.  La réclusion au féminin avait un nom : Dar Joued.

Institution mi-éducative, mi-carcérale, Dar Joued était un endroit où les femmes jugées désobéissantes pouvaient être consignées en dehors de toute décision de justice. Ces bâtisses ont existé depuis la fin du XVIème siècle et jusqu’à la moitié du XXème siècle.

Si la femme tunisienne, forte de caractère, a souvent su se défendre, s’imposer, et avoir gain de cause dans une société patriarcale, il n’en demeure pas moins que certaines avaient du mal à défendre leurs droits les plus élémentaires. Soumises, ces tunisiennes subissaient maltraitance et actes dénotant de la plus grande misogynie. Entre la jeune fille forcée à se marier très jeune au vieil ami du père, la jeune femme obligée d’avorter car le mari ne veut pas d’enfants, ou encore la femme se refusant à son mari…tout est prétexte pour un petit passage par la maison de correction.

Malgré son atrocité, Dar Joued représente un pan de l’Histoire de la Tunisie que chercheurs et historiens ont du mal à restituer tellement il a été oublié et effacé de la mémoire collective tunisienne.

Accusée ou plaignante, la femme est toujours envoyée à Dar Joued

Dalenda Largueche, Professeur d’Histoire et d’Etudes Féminines présente l’espace avec ces mots : « Dar Joued apparaît comme étant une véritable institution de traitement des conflits de la vie intime, amoureuse et sexuelle, du couple. Tous les cas relevés, où le qadi prononce un jugement de réclusion de la femme à Dar Joued, tournent autour du refus d’un mari indésirable, ou l’attachement il un amant non désiré par le père. Dans plusieurs cas, la femme nie complètement la légalité des liens du mariage que le mari revendique, dans d’autres elle refuse la consommation du mariage contracté par le père. L’internement à Dar joued est aussi noté en cas de répudiation, et ce, durant la période de retraite légale la idda […] Là, elle était enfermée, contrôlée et surveillée. Dès qu’il s’agit d’affaires touchant la vie intime du couple, accusée ou plaignante, la femme était presque automatiquement envoyée à Dar Joued où on l’emprisonnait dans l’attente d’un ~ heureux ~ dénouement rétablissant l’ordre conjugal et social. »

Un passage à durée inderterminée où la pensionnaire est traitée comme une servante

Dar Joued était aussi un passage obligée de toutes les femmes qui osaient demander le divorce. Que ce soit à la suite d’un conflit, ou parce que la jeune épouse découvrait l’infidélité du mari, il fallait que cette dernière passe par la case Dar Joued. Quant à combien dure « ce passage par la case prison », il n’y a pas de période fixée au préalable. La femme y reste tant qu’elle ne s’est pas « assagie ». Pour certaines, elles en sortiraient après avoir accepté le futur mari proposé par le père, pour d’autres, elles quitteraient les lieux après avoir renoncé à quitter le mari violent ou volage ou infidèle.

De quelques jours à quelques mois, le passage par Dar Joued marque. On ne sort pas indemne d’une semi-prison où les pressions psychologiques pour vous ramener sur le droit chemin se font à longueur de journée. « Certaines femmes manquaient même de nourriture puisque le mari, à qui incombait le devoir, s’était dérobé à tel point que le père s’était trouvé obligé de porter plainte au conseil des Zaptiés. Elles étaient parfois agressées par le mari à l’intérieur même de cette maison et en présence du jaid, comme ce rut le cas de l’épouse de Ahmed bin Ali bin Hassen. » Raconte Dalenda Larguèche.

Dans un livre écrit par Lucie-Paule Marguerite et intitulée Des Tunisiennes (1937), Dalenda Largueche reprend quelques extraits-certes romancés- mais décrivant les conditions de vie des femmes emprisonnées dans Dar Joued. « La pensionnaire, quelque soit sa condition sociale est tenue de vivre comme une humble servante. Elle balaye, cuisine, lave, frotte, tire l’eau, coud ses vêtements et doit se taire. »

Si aujourd’hui, les nouvelles générations semblent ne pas connaître l’existence même de cet établissement, c’est aussi par manque d’informations.  A nous d’en parler, quand bien même cela fait mal, pour savoir d’où l’on vient et quels combats ont été menés par les plus grands féministes tels que Tahar Haddad, qui condamna Dar Joued du temps de son existence.

Copyright de l’image à la une: Patricia Tricki. Cette photo est tirée du spectacle vivant: “La prison des délits de coeur” de Malek Sebai, Sondos Belhassen et Patricia K-triki. Ce spectacle a été présenté dans le cadre de DreamCity Tunisie 2010 et au CND à Paris en février 2011 dans le cadre de la carte blanche donnée à Radhouane El Meddeb.