Elles sont crevées! D’ailleurs, elles le répètent à qui veut bien leur prêter l’oreille. Entre l’intendance de la maison, les enfants, le mari et le boulot,les journées des femmes sont chronométrées. Même si on a tendanceà croire qu’en Tunisie, la liberté leur a été offerte sur un plateau d’argent, elles se sont battues et continuent à le faire pour en jouir ou la préserver. Mais force est de constater qu’elles en payent le prix fort. Si le législateur les a entendues et a procédé à moult remaniements, les mentalités sont encore loin d’avoir complètement changé. Fourneaux et manches à balai restent le lot pour la plupart des femmes, les hommes ne s’en sentent pas encore concernés.

Cinq heures et quinze minutes par jour, c’est le temps moyen accordé par les femmes Tunisiennes aux travaux ménagers, en particulier le nettoyage, quand les hommes,eux, y consacrent seulement… 40 minutes. C’est ce que révèle l’enquête préliminaire à une étude à réaliser par l’unité de surveillance de la situation de la famille, émanant duministère des Affaires de la Femme, de la Famille, de l'Enfance et des Personnes âgées. Nous ne sommes pas loin des résultats d’une autre enquête, menée cettefois par l’INED, l’Institut national d’études démographiques le 3 décembre en France selon laquelle 80% des tâches ménagères incombent aux femmes et la présence des enfants "accentue le déséquilibre du partage destâches entre conjoints". En effet, seuls les couples sans enfants connaissent un partage assez juste. Mais dès que ceux-ci arrivent, il semble bien qu’on retombe dans le schéma traditionnel. Quelle que soit leur culture ou leur société d’origine, les femmes continuent d’assumer la plus grande part du noyau dur de la charge domestique. C’est dire son immuabilité.

"Rue et foyer. Chéra3 wa dar"

Entendez par cela, c’est une femme qui réussit autant sa vie professionnelle que sa vie de couple. Très souvent, c’est à ces deux seuls termes que très souvent onqu'on ramène la valeur d’une Tunisienne. Un beau compliment que la société croit attribuer à une femme. De nos jours, pour pouvoir prétendre à l’excellence, il faut avoir un job, être mariée et mère de famille, être cordon bleu et avoir un intérieur bien tenu, des enfants bien éduqués avec un carnet scolaire exemplaire, un mari comblé et satisfait, un agenda social rempli et bien sûr, une mine fraîche et toute la journée s’il vous plaît.! Celles qui arrivent au boutde ce programme fastidieux sont-elles nombreuses? Selon les témoignages recueillis, nous n’en avons pas rencontré beaucoup. Tandis que les femmes qui ne se posent pas de questions sur le partage des tâches ont une vie plus équilibrée, les femmes qui ont de l'ambition professionnelle, souffrent facilement de surmenage. Ce n’est pas par amour du ménage, que les femmes acceptent de le faire.

C'est une question d'éducation, de modèle maternel, d'inconscient collectif. Depuis des siècles,elles ont intériorisé l'idée qu'elles doivent faire tout etle mieux possible, à la maison et pour les enfants. Dès leur plus petite enfance, on leur a assigné cette tâche. Rares sont les mamans tunisiennes qui vont demander aux garçons de participer, au même titre que leurs soeurs, aux tâches ménagères, ne serait-ce qu’au niveau de leur chambre respective. Le phénomène se retrouve déjà dans les cadeaux où, entre la poupée ou la dînette et le mécano ou le légo, le rôle de chacun est défini par avance. Et même si la famille n’y contribue pas, c’est bien souvent l’environnement qui s’encharge à travers les jouets, les livres ou la télévision. Et même si la famille n’y a pas contribué, c’est bien souvent l’environnement à travers les jouets, les livres où la télévision qui s’en charge. Résultat,: les femmes ont un niveau d’exigence beaucoup plus important que celui de leur compagnon concernant les tachestâches ménagères et si les jeunes couples ont souvent désormais le désir de les partager, il n’est pas certain que ces bonnes résolutions se maintiennent dans ladurée. Il faut toutefois noter que, pour l'éducation des enfants, les hommes s'impliquent de plus en plus. Le temps et l’énergie que les femmes consacrent aux tâches ménagères sont perdus pour d’autres activités telles que le travail, les loisirs, la sociabilité, etc.

Domination ou esclavage?

Tellement naturel pour les uns, difficile à faire évoluer pour les autres, le partage des tâches domestiques reste le fondementessentiel des inégalités entre les hommes et les femmes,.Et derrière lequelcette différence se cache un enjeu depouvoir. Bien que de nombreuses femmes travaillent, le domainede la maison reste majoritairement le leur.Dans les faits, ce ne sont pas les tâches en elles-mêmesqui rebutent les hommes, mais ce qu'elles représentent. L’image du mari chef de famille, autorisé à se comportercomme le patron d’une entreprise, même si inconsciente,fait partie de leur patrimoine mémoriel. Partager les tâches,c’est prendre le risque de mettre à mal son ego. Plus subtil est le rapport de la femme à la maison. Elle laconsidère souvent comme son domaine, celui où elle saittout alors que l'homme, de par son éducation, ne sait rien. Sa gestion lui confère du pouvoir, c’est elle qui fait le menu,suit les études des enfants, manipule les appareils électroménagers,électroménagers…

En bref, elle veille à la bonnemarche de toute la maison. Inconsciemment, si elle voitque son compagnon fait aussi bien qu'elle, elle va se sentirdépossédée. Une bonne partie d’entre elles ne tient pasparticulièrement à voir les hommes entrer dans leur domaineet se satisfait tout à fait de cette situation. Partagerles tâches revient à partager ce pouvoir. Beaucoup de femmes ont du mal à se faire aider, préférantexcuser les hommes ou les considérer comme incapablesde faire, les enfermant ainsi dans une forme d’infantilismeoù ils retrouvent le doux cocon d’une enfance où la mama'mama'ne vivait que pour les servir.En plus, instaurer un partage des tâches équilibré dans uncouple demande beaucoup de dialogue et d’organisation. En théorie, la femme réclame le partage des tâches, maisdans la pratique, elle a besoin d'en faire plus pour se sentirle meilleur parent, la meilleure ménagère. Gérer un ménage est très compliqué. Cela nécessite des compromiset des conciliations. Instaurer un partage des tâcheséquilibré dans un couple demande beaucoup de dialogueet d’organisation. Comme pour construire une maison, il fautdresser des plans, faire des comptes. Le mieux serait d’aborderle sujet dès le début de la vie de couple, en faisant une liste derépartition des tâches. Et les femmes ne doivent pas se mettreà faire d'emblée les tâches ménagères!

Témoignages

Souad, 32 ans, agent de guichet dans une banque, mariée depuis huit ans, deux enfants.

"Habib et moi travaillons tous les deux. Au début, je me coltinais toute la gestion de la maison et l’éducation des enfants. Cela a été très dur, surtout quand les enfants étaient encore en bas âge.petits. C’était toujours moi qui m’absentais en cas de maladie, de problème de garderie ou d’école. J’ai fait un surmenage grave. Cela a eu un effet d’électrochoc sur mon mari. Nous avons décidé de partager les tâches. Aujourd’hui, il prend totalement en charge les enfants: devoirs, bains, repas, parfois même le shopping. Et les enfants sont heureux de pouvoir partager ces moments avec lui donne beaucoup de courage.. Bien sûr, en cas de maladie, c’est encore moi qui reste à la maison. Je m’occupe de tout le reste et c’est quand même moins lourd. Je suis moins fatiguée, j’ai plus de temps pour moi et je suis donc plus détendue."

Sana, 45 ans, médecin, mariée trois enfants

"J’ai beau avoir du personnel, je ne peux pas ne pas m’occuper de l’intendance de la maison. Me faire aider par mon mari? Même pas en rêve.! Je me souviens qu’un jour de Ramadhan, nous avions des invités. Un cas d’urgence m’avait retenue tard au cabinet. Quand je suis arrivée à la maison, une demie demi-heure avant l’heure de la rupture du jeûne, il n’avait même pas fait l’effort d’acheter le pain. Je ne
vous raconte pas la course pour en trouver. Pour la maison, j’ai pris l’habitude de compter sans lui, par contre je sais que pour ça, lui ne peut pas compter sans moi."

Feryel, 25 ans, cadre dans une boîte de communication, mariée sans enfant.

"Je me suis mariée il y a à peine six mois. Pour le moment, ça se passe plutôt bien. Sélim m’aide beaucoup. Mais je dois reconnaître qu’il ne fait que ce qu’il aime faire: les courses et la cuisine. Il ne repassera pas, ne fera pas la poussière, ne nettoiera pas la salle de bains. Je crains un peu la situation quand nous aurons des enfants et qu’en même temps nous aurons plus de responsabilités professionnelles. Il va falloir mettre tout celaça au point. Je ne vous cache pas que je ne me fais pas beaucoup d’illusions. Je sens que
tout va me retomber sur la tête."

Ines, 36 ans, esthéticienne, mariée, deux enfants

"Je me souviendrais toujours du cri d’horreur de ma belle-mère le jour où elle est venue à l’improviste quelques temps après notre mariage et qu’elle a trouvé Aziz en train de dépoussiérer un tapis. Nous avions convenu dès le départ que je ne serais pas sa femme de ménage mais sa femme tout court. J’ai eu de la chance de tomber sur un homme de parole. A ce jour, nous avons toujours tout fait à deux. Il m’aide beaucoup et ne s’embarrasse pas du tout des plaisanteries de ses copains. Il a placé son orgueil et sa fierté ailleurs."

 

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