Bonne couchante, une aide ménagère à domicile : Regard sur ces filles transparentes qui vivent à nos côtés

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«Je me levais à 7 heures, je me couchais à 22 heures. Je faisais le ménage, le repassage, je m’occupais des enfants (quatre garçons, dont l’aîné avait un an de moins qu’elle), je les accompagnais à l’école, je faisais les repas, et je lavais la voiture comme si elle sortait du garage», raconte Rose qui n’a jamais reçu la moindre rémunération.

Ce passage de l’article de Patricia Jolly, paru dans Le Monde du 17 octobre m’a interpellée. En le lisant jusqu’au bout, j’ai appris que ses « patrons » encourraient une peine de  sept années de prison pour « esclavage domestique ».
Combien sont-elles chez nous à vivre cet « esclavage domestique » ? Si aujourd’hui l’exigüité des habitations ne permet pas à tous d’avoir une jeune ménagère à domicile ou « bonne couchante », la plupart d’entre nous se sont faits servir par celles qui vivaient chez leurs parents.
Nous sommes nous penchés un jour sur leur cas ? Avons-nous cherché à savoir comment elles vivaient leur situation ? Leur avons-nous permis parfois de nous parler de leurs joies et de leurs peines ?
Les aveux et témoignages que nous rapportons dans cet article rejoignent les conclusions de Samira Ayed professeur de sociologie à l’université de Tunis, dans son étude sur la précarité et les violences à l’égard des aide-ménagères à temps plein.

« J’ai longtemps vécu avec l’idée que mes parents m’avaient vendue ». C’est par cette phrase que Zohra a commencé son récit. A ce jour, elle n’a pu effacer de sa mémoire le jour où son père l’a emmenée au marché hebdomadaire de Bazina (près de Bizerte) où il l’a remise entre les mains du « samsar » chargé de la proposer aux clients.
Après une dizaine d’années de service chez une de mes relations, elle s’est mariée. Je l’ai retrouvée par hasard. Je l’ai invitée à prendre un café et à me parler d’elle et de son expérience dans le ménage à domicile.

« J’avais à peine 12 ans quand je suis arrivée chez Lella S.». Je pensais entrer dans une nouvelle famille. Je ne comprenais pas pourquoi je devais manger les restes, seule à la cuisine ? Pourquoi je ne pouvais pas me laver dans leur belle salle de bain ? Pourquoi je ne pouvais regarder la télévision que dans ma chambre ? Pourquoi je devais me contenter des vieilles tenues des filles ? Pourquoi je ne pouvais pas entrer et sortir librement ? J’enviais les enfants de pouvoir exprimer tout haut leurs désirs, leurs joies ou leurs peines, de pouvoir se blottir dans les bras de leurs parents. Ma mère et mes sœurs me manquaient beaucoup, surtout quand je tombais malade. En bref, je ne comprenais pas pourquoi je ne vivais pas de la même manière que les gens avec qui je partageais le même toit. J’avais cet affreux sentiment de n’être rien. Je passais mon temps à ravaler mes larmes. J’attendais d’être seule dans ma chambre pour me laisser aller à mon chagrin ».
Selon S. Ayadi, « plus de la moitié des aide-ménagères ont commencé à travailler entre 15 et 19 ans, et même dès l’âge de 14 ans. Les plus jeunes sont les plus prisées parce que les plus malléables. Elles ont presque toutes le profil de très jeune fille, inexpérimentée et dépendante, pauvre, peu exigeante, analphabète ou illettrée, ignorant ses droits, parfois orpheline, donc dégagée d’un tutorat paternel encombrant pour l’employeur ».

Cosette chez Thénardier

Malgré ses peines, Zohra a eu plus de chance que Salwa, dont le récit m’a fait penser à Cosette et les Thénardier. Orpheline, son oncle paternel l’a placée, dès l’âge de onze ans, dans une famille, loin de sa campagne natale. Dès les premiers mois, la maîtresse de maison a annoncé la couleur en ne lui laissant aucun répit, la harcelant du matin au soir. Cris, vexations, insultes ont précédé les gifles et les coups. « Elle ne m’a jamais supportée. Pour mon malheur, son mari et ses enfants ne la contraient jamais. Ils ont laissé faire jusqu’au jour où je me suis retrouvée à l’hôpital avec une arcade sourcilière ouverte et une fracture à la mâchoire. C’est mon oncle maternel qui m’a sauvée en menaçant son mari de porter plainte. Je suis retournée dans ma famille. Maintenant je travaille dans une usine de textile ». Il arrive encore à Salwa de revoir la Folkoche dans ses cauchemars ».

Toujours selon S. Ayed, « la promiscuité peut donner lieu à des relations tendues, voire violentes et perverses qui font accuser les jeunes employées de tous les maux, vol, fainéantise, insouciance, mauvaises mœurs…et peuvent les rendre victimes de violences physiques et de mauvais traitements.
La majorité reconnaît avoir été battue, insultée, privée de nourriture, sanctionnée pécuniairement pour des dégâts causés ou pour un travail jugé mal fait.  Plusieurs ont subi des attouchements ou des violences sexuelles de la part des employeurs.

O temps suspend ton vol !
« Je n’avais de congé que deux fois par an pour les fêtes religieuses et encore ! Il ne me fallait surtout pas dépasser la durée autorisée de trois jours ». Cette déclaration de Zohra est valable pour toutes les autres. Il suffit d’écouter les plaintes des femmes dès le troisième jour des fêtes. Il ne nous vient jamais à l’idée de nous poser la question, pourquoi ont-elles tant de mal à revenir quand elles partent en vacances dans leur famille ?
Dans son étude S. Ayed révèle que les employées doivent être disponibles 24 heures sur 24, trimant de 9 heures à 14 heures par jour. Une partie d’entre elles ne bénéficie ni de congé annuel, ni de jours de repos, ni de jours de fêtes. Elles ne choisissent pas leur moment de dormir, se promener ou rentrer dans leurs familles. Leur temps appartient presque totalement à leurs employeurs.

La dialectique du maître et de l’esclave
Jamila est très intelligente. Elle a tôt fait de décider que son besoin de travailler ne fera pas d’elle l’esclave de ses patrons. «Dès les premiers mois, j’ai fait preuve d’efficacité. J’ai rangé, frotté, lavé, séché, repassé, cuisiné, préparé les biberons, changé les couches…sans états d’âme.  J’avais du cœur à l’ouvrage. Je ne m’arrêtais que pour dormir».  Belle plante, Jamila est dotée d’un physique de fer. «Aujourd’hui, je gère toute la maison, je m’occupe du jardin, je fais les courses, je choisis les menus, je paye les factures d’électricité et d’eau, je fais réparer ce qui se dégrade. J’ai réussis à me faire respecter par tous les membres de cette famille». Comment pourrait-il en être autrement ? Après leur avoir fait goûter aux joies de la paresse, en leur portant le verre d’eau presque aux lèvres, Jamila est en passe de devenir le maître à bord.

Une cousine me confiait un jour que perdre son amant lui coûterait deux mois de larmes et de Prosac alors que perdre sa femme de ménage la conduirait à l’hôpital psychiatrique. Aussi caricaturale que puisse paraître cette déclaration, elle révèle une grande part de vérité.

Les aides ménagères sont indispensables. Nous ne pouvons pas nous passer d’elles.
Parce qu’elles sont dans le besoin, elles acceptent de faire la sale besogne à notre place. Elles ne peuvent refuser ni ordres, ni tâches pénibles ou dégradantes. Est-ce une raison pour les mépriser ? Il n’est pas de sot métier. Premières à se lever et dernières à se coucher, elles ont le mérite de nous épargner surmenage et désolation à très bas prix, surtout que le montant de leur rémunération mensuelle reste malgré cela, globalement trop faible.
 

 

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