C’est une agitatrice culturelle et sociétale ; une militante engagée et passionnée ; une femme féministe, créative et créatrice et cerise sur le gâteau : elle n’appartient à aucun parti politique, si ce n’est une appartenance à une idéologie démocratique de gauche. Zeyneb Farhat est connue pour être l’un des piliers de l’espace El Teatro, espace de tous les arts, lieu d’expression mais aussi de dissidence. Toujours fidèle à ses principes, ses valeurs et ses engagements, Zeyneb continue aujourd’hui encore à militer pour une Tunisie meilleure qu’elle décrit pourtant de méconnaissable. « Je ne reconnais pas mon pays. » me dit-elle à travers l’écran et la caméra de l’ordinateur, lorsqu’on se parle en mode virtuel et distancié.

Les grandes idées

Fille de directeur d’école et professeur au collège Sadiki, la petite Zeyneb grandit entourée de livres et se passionne très vite pour les voyages imaginaires. « J’ai lu Antigone à 13 ans. Je n’avais bien sur rien compris, mais je me rappelle que la lecture m’avait plue. Plus tard, je l’ai repris et j’ai été fascinée par cette fille de la grande noblesse qui s’est opposée à son oncle et beau-père. Antigone est morte parce qu’elle avait osé dire non. Ce genre de lecture te marque forcément sans t’en rendre compte. » me dit-elle. De ces voyages littéraires, des rencontres musicales et artistiques qu’elle fait aux différents ciné-clubs qu’elle fréquente, Zeyneb se forge une personnalité indomptable, à la fois sensible artistiquement mais aussi engagée. « J’ai grandi à la maison de culture d’Ibn Rachiq. J’y écoutais du BB King, ou les récitals de Mahmoud Derwich, ou encore Sophie El Golli parler de la femme dans le cinéma arabe. J’y ai côtoyé plus tard Taoufik Jebali, qui animait des clubs de musique dans les caves. J’ai aussi grandi avec la radio, comme nombreux enfants de mon époque. J’écoutais le coran de Cheikh Abdelbasset Abdessamad ou encore celui de Ali Al Barrak, l’un des meilleurs imams et récitateurs de coran. D’ailleurs, aujourd’hui encore, je ne reconnais que leurs deux voix. » C’est ainsi que Zeyneb Farhat me décrit l’univers dans lequel elle a évolué plus jeune.

Petit à petit, elle développe des idées droit-de-l’hommistes, des aspirations à la liberté et à la justice, notamment depuis la mort de son père dans un fort espagnol, injustement condamné à cinq ans de travaux forcés pour ne pas avoir dénoncé les coupables d’un complot anti-Bourguiba. D’ailleurs, elle embrasse une carrière de journaliste, notamment pour NBC, avant de se reconvertir quelques années plus tard à un parcours de militante culturelle.

El Teatro

L’ancienne présidente de l’Association des Femmes Démocrates, rencontre Taoufik Jebali en 1978 au festival de Tabarka. Quelques années plus tard, en 1987, l’espace El Teatro voit le jour. « Je n’étais pas dans la première équipe. Il y avait d’abord Taoufik Jebali, Mohamed Driss et Raouf Ben Amor. L’idée de cet espace était inspirée au départ de l’hôtel l’Africa. Et c’est là que Taoufik a présenté le projet d’un espace culturel au PDG de l’hôtel El Mechtel. Puis Mohamed Driss est parti. Mais l’ADN du lieu est resté le même. » m’explique Zeyneb Farhat.

Je lui pose alors la question : Il était pensé ainsi dès le départ ? Comme un espace ouvert à toutes les formes artistiques, à toutes les voix engagées et dissidentes ? « Taoufik Jebali est parti en France faire ses études. Il a travaillé à l’ORTF (Office de radiodiffusion-télévision française), a été animateur et producteur, a fait de la percussion pendant des années et peu de gens savent qu’il avait à faire un choix entre le théâtre et la musique. C’est à Paris qu’il a connu Marcel Khalifa et de nombreux militants pour la cause palestinienne. Je pense que son côté engagé a toujours existé. Et de ce fait, la dimension philosophique d’El Teatro était évidente et commune. »

L’espace évolue, grandit. Zeyneb en est la directrice artistique. Il accueille différents ciné-clubs, travaille avec les jeunes, voit passer de nombreux noms, devenus aujourd’hui connus de la scène publique. Mohamed Zine Al Abidine, Lotfi Bouchnaq, Ghazi Zaghbani, Yesser Jeradi, Hatem Karoui…Sur des décennies, ils sont nombreux à avoir fréquenté El Teatro. À la fois scène de théâtre, espace d’accueil, de production et d’animation culturelle ainsi que galerie d’art. Les pièces à succès sont nombreuses : Ici Tunis, Klem Ellil, Manifesto Essourour, Le fou etc. et bien d’autres, des productions et des co-productions signées El Teatro, puis plus tard El Teatro Studios. Zeyneb Farhat dirige l’espace qu’elle veut laïque et underground d’une main de fer.

« C’est extraordinaire ce que nous avons pu accomplir. Nous avons joué un peu partout, sillonnée de nombreux pays. Nous avons joué au Chili, en Inde, au Liban, en Jordanie, en Palestine… dans des pays où tout ce que tu lu prends sens et devient réel. » Raconte la femme de culture. Et cet agenda plein n’empêchera pas Zeyneb Farhat de militer et de mener à termes des actions civiles, notamment à travers son association Zanoobya. « Nous essayons d’aider les jeunes à se frayer un chemin. Les abandons scolaires sont un drame pour la Tunisie. Alors qu’il suffit de peu pour aider ces enfants. Nous avons par exemple mis en place des « karitas » qui emmènent les enfants à l’école, ceux qui habitent loin et qui font face aux conditions météorologiques contraignantes chaque jour. »

Zanoobya

Malgré tout, Zeyneb Farhat garde espoir. Elle continue de militer au quotidien, de produire, pour l’art…pour la mémoire collective. « Bent Essiyassa » est le dernier né de l’association, un livre témoignage des femmes militantes de la gauche sous Bourguiba. « Et je suis contente parce que à peine sommes nous entrain de le traduire en français, que l’Université d’Oxford a déjà demandé une version anglaise de cet ouvrage. Ca ne s’arrête jamais. » Me confie elle.

Pour Zeyneb farhat, il reste toujours des défis à relever, des rêves à réaliser. « J’ai appris que quand tu fais une petite chose, elle peut prendre ensuite de grandes dimensions. » Et ses défis sont aussi grands que la grandeur de son âme. La nouvelle création théâtrale s’appelle « 144 » et parle des 144 jeunes qui sont morts en mer il y a un moment, et dont plus de 30 personnes viennent d’un même quartier à Médenine. « Nous voulions leur rendre hommage et organiser notre première là-bas. Sur la grande avenue, des portraits des disparus sont dessinés par leurs amis du quartier. » Et une autre est en cours de préparation. « C’est un spectacle de marionnette qui reprend Les fables de La Fontaine en dialecte tunisien. Notre ambition est de pouvoir le jouer dans des quartiers défavorisés, où l’on nettoierait les rues et où l’on mettrait en place un décor avec les déchets ramassés. »

Une chose est sure, Zeyneb est encore animée par l’idée d’une Tunisie meilleure. Pleine d’idées et de projets, elle ne lâche pas. Et s’il y avait un rêve personnel qu’elle aurait envie d’accomplir ce serait de partir en voyage, sac à dos, faire le pèlerinage de deux auteurs qui l’ont influencée : « Albert Camus sur l’Algérie, et Omar Khayem sur l’Iran. »