On en a tellement parlé au lendemain de la révolution tunisienne. Dans les journaux du monde entier, on pouvait lire des titres sur les blogueurs tunisiens, ceux qui ont été le catalyseur digital d’une révolte inévitable. Qui sont-ils ? Que pensent-ils du changement historique vécu en Tunisie ? Que sont-ils devenus aujourd’hui ? Autant de questions ont été posées dans de nombreux médias. D’année en année, les « Wled Ammar » ont fait leur chemin chacun à sa façon, laissant la place libre à une nouvelle génération de communicateurs digitaux : les « influenceurs ». Là où il est difficile de parler de « blogging » à proprement dit, car ici il s’agit plutôt de communauté, de followers et d’influences. Peu d’interactions et de débats donc pour cette nouvelle génération d’influenceurs 2.0. Certains en auraient même fait leur « métier » demandant à être payé pour communiquer sur un produit, une marque voir même un concept, une vision ou une idée politique.

La génération « politisée »

Des bloggueurs du début des années 2000 très peu écrivent encore, du moins de la même manière avec laquelle ils avaient commencé, c’est-à-dire dans un blog personnel. Des cyber-révolutionnaires tels que Slim 404 (Slim Amamou), Bullet Skan (Skander Ben Hamda), Fatma Arabica (Fatma Riahi), The Tunisian Girl (Lina Ben Mhenni), ByLasko (Heythem Makki) etc. ont évolué autrement. Si certains ont lancé leur propre parti politique ou rejoint une famille politique dans laquelle ils se reconnaissent, d’autres ont préféré intégrer une ONG, créer une association, ou encore travailler pour un média. Rares sont ceux qui ont choisi de continuer « comme au bon vieux temps ». C’est le cas de –Z- le fameux flamant rose qui critiquait de manière acerbe les clans Ben Ali-Trabelsi. Le jeune homme a d’ailleurs tenu à garder son anonymat jusqu’à aujourd’hui et continue de critiquer avec la même verve et les mêmes dessins assassins les politiques actuels, et particulièrement Ennahdha et Nidaa Tounes. Car –Z- fait partie de cette génération « politisée » lancée grâce à l’apparition des blogs en 2005 en Tunisie. « Par « Politisé », je ne parle pas d’émergence de nouveaux opposants ou partisans, mais simplement d’un renouveau de l’intérêt pour la chose publique. Sans montrer du doigt directement la dictature, ces blogueurs à travers des blogs intimes, culturels ou gastronomiques, contestaient indirectement la censure et le manque de liberté d’expression. Cette communauté était toute prête quand se sont déclarées les révoltes de 2010, pour s’attaquer frontalement au régime. La « soudaine » célébrité de certains blogueurs, n’est qu’une fausse impression liée à la méconnaissance générale, de cette longue gestation du blogging durant les années 2000. »  Nous explique le fondateur de Debatunisie.com.

Tout l’intérêt d’avoir son blog était donc de trouver un espace de liberté d’expression sous couvert d’anonymat. « Même si on se connaissait quasiment tous entre nous. Et je suis pratiquement sur que parmi ces dizaines de blogueurs il y avait des taupes qui travaillaient pour le régime déchu. » Raconte Weld Byrsa, qui a choisi de se retirer de la blogosphère au lendemain de la cérémonie rendue au Palais de Carthage en hommage à Zouheir Yahyaoui en 2012.

Pour ce jeune homme, la blogosphère représentait une mine d’informations et d’actualité dans un pays qui cultivait la censure. « Nous trouvions dans cet espace virtuel un réel échange et des débats sains. Les discussions étaient toutes d’un certain niveau. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui lorsqu’on lit les commentaires sur les réseaux sociaux comme Facebook. »  En effet, plus de 7 ans après la révolution, et près de 12 ans après l’apparition des premiers blogs en Tunisie, de l’eau a coulé sous les ponts. Et chacun a choisi sa nouvelle voie « les journalistes ont profité de cette nouvelle tournure pour renforcer leurs positions, comme Haythem Makki, Aymen Rezgui, Zied El Hani etc. D’autres continuent d’écrire différemment sur Facebook ou Twitter comme Khalil du Blog de Boukornine. Et puis il y a ceux qui ont été récupéré politiquement de manière officielle ou officieuse, et là je pense à Walid Ben Omrane ou Tarek Kahlaoui par exemple. Mais la majorité, qui regroupe une bonne partie des meilleurs, a quitté ‘la scène’ : Jolanare, Walleda, Bent 3ayla etc.» Explique l’ex-blogueur, « Pour ma part, j’ai choisi d’arrêter car je ne trouve plus d’intérêt à écrire. Il n’y a plus d’échanges, plus de débats. Pour moi, le blogging est une époque révolue. »

La récupération politique

Mais est-ce que tous les blogueurs « politisés » ont suivi cette même voie ? Ont-ils tous été approchés par des partis politiques ? En posant la question à –Z-, il nous raconte « Je n’ai reçu aucune proposition politique à part celle d’un certain « Iyed Dahmani » qui m’avait envoyé en 2009, un mail de prise de contact. Mail auquel je n’avais pas répondu, heureusement, vue le parcours politique de ce garçon. De manière générale, je me suis interdit depuis le début de collaborer en coulisse avec quiconque faisant de la politique. Aujourd’hui mes caricatures transgressives à caractère sexuel ou blasphématoire m’immunisent de toute récupération et c’est tant mieux.

Cependant, j’accepte les collaborations ponctuelles ou régulières dans des journaux comme par exemple l’éphémère hebdo « Contre le Pouvoir » de Taoufik Ben Brik, ou tout récemment Nawaat. J’ai également fait quelques dessins pour « Leaders » et publié mon premier album chez Cérès, éditeur avec lequel je prépare un nouveau projet. »

Le « Starsystem » des blogueurs

En quelques années, la blogosphère a changé ou plutôt carrément muté. Ce qui avait apparu il y a deux ans comme un espace de libre expression a évolué de manière radicale. –Z- parle « d’une « starification » ou de la professionnalisation de certains blogueurs qui ont été accueillis par les médias ou qui ont crée leurs propres ONG ou leurs propres médias. »  Mais aussi de « la facebookisation, tendance majoritaire, qui a malheureusement appauvri le débat public sur internet et a tué les analyses et les longs billets d’humeur. » ce sont là les deux tendances générales sur lesquelles s’accordent quasiment tous les « anciens » pour décrire l’évolution du blogging en Tunisie.

Pour autant, ils ne regrettent pas tous ce passé. Pour Ahmed Ferchichi, alias «Tunisian Globetrotter », cette nouvelle « facebookisation » a servi son blog voyage créé il y a déjà quelques années. « On ne peut pas dire que j’ai résisté, car c’est tout le contraire. Avec les réseaux sociaux, mon blog a eu une meilleure visibilité qu’avant. Certes, les gens lisent de moins en moins, mais quand il s’agit de s’évader, de voyager de s’éloigner du stress, surtout que je rajoute tout le temps des conseils, des contacts et les bons plans dans les régions ou pays visités, ça reste important pour pas mal de personnes. »

Il faut dire que la raison première de cette mort lente de la blogosphère vient du fait que le Tunisie, bien que de plus en plus connecté, lit de moins en moins. Ce qui a pour conséquence directe la diminution du nombre de blogs dits d’opinions et l’apparition des nouveaux blogs de mode en perpétuelle croissance.

L’apparition des nouveaux blogs

« La facebookisation des blogueurs « politiques » a laissé le champ libre à la récupération « capitaliste » du vide, d’où l’émergence des blogs marchands.  Mais les blogs d’opinion on disparu surtout à cause des nouvelles technologies (smartphone) qui ont conditionné les habitudes des internautes, devenus plus prompts à consommer de l’image et du « statut », que de se concentrer sur une réflexion ou une pensée. Je mesure par mon blog DEBATunisie.com  (par lequel « je résiste encore et toujours à l’envahisseur »)  l’ampleur de cette terrifiante érosion de la qualité de concentration du public. Je résiste car, malgré cette perte d’audience, je continue à centraliser mes dessins et mes textes sur le blog. Je le fais vivre par perfusion grâce à ses « vitirines » de Facebook et de Twitter qui paradoxalement, attirent plus de gens que le blog lui-même. »  Déplore le flamant rose.

Pourtant les nouveaux blogs, principalement tournés vers la mode, la beauté ou le lifestyle ne sont pas tous des espaces où la photo prime sur les mots. Les premiers blogs « lifesyle » en Tunisie ont d’ailleurs tous un côté littéraire prononcé. S’ils ne sont plus nombreux à le faire, certains résistent par passion. C’est le cas de Nerjess du blog « Mon journal pas très intime » créé en 2010.  « A l’époque, mes lectrices étaient des étrangères, parmi elles des blogueuses européennes dont certaines sont très connues aujourd’hui. Comme je commentais souvent leurs blogs, elles venaient aussi me lire. Les premiers blogs mode que j’ai lu sont thecherryblossomgirl.com, misspandora.fr et leblogdebetty.com. Elles m’inspiraient beaucoup chacune à sa façon. Je lisais aussi beaucoup les magazines en ligne et je composais des tenues autour d’un thème précis à chaque fois, sans poster mes photos. Par la suite j’ai commencé à m’intéresser au monde de la beauté et au makeup et partager mes découvertes. Nous n’avions pas autant de marques qu’aujourd’hui à l’époque, mais c’était tout aussi passionnant pour moi. »

Pour Narjess, le blog lui a permis de concilier ses deux passions : la mode et l’écriture « J’adore partager mes idées, ma passion, des conseils et recevoir les avis de mes lectrices, leurs retours par rapport à un sujet précis. J’ai toujours rêvé de faire partie du monde de la mode mais à l’époque je faisais des études de management. Le fait d’écrire me permettait d’exprimer ma passion. Je suis assez introvertie, ce qui est à l’opposé de l’image d’une blogueuse mode/beauté de nos jours. L’écriture mais aussi la photo me permettent d’exprimer mes idées. Mon blog est mon carnet de bord. »

Retour donc à la fonction initiale d’un blog : un journal intime, un carnet de bord et un espace d’échange. Pour certains, c’est aussi une manière de faire quelque chose pour le pays. « Une satisfaction personnelle, de savoir, qu’un mini projet d’écotourisme, dans un coin reculé, se fait connaitre en partie grâce à mon blog et que ça contribue au développement local de cette petite communauté, ça ne peut que me faire plaisir et me motiver à continuer d’aider ceux qui veulent voyager et s’évader surtout en Tunisie, et ceux qui veulent accueillir et encadrer ces voyageurs et randonneurs. » Nous confie Tunisian Globtrotteur.

Le blog est mort, vive le blog ?

Malgré une baisse palpable du nombre de lecteurs quotidiens, ces jeunes passionnés continuent de partager et de coucher sur la toile leurs dernières expériences. « J’ai encore des lectrices étrangères qui me lisent, mais surtout des tunisiennes. C’est vrai que les gens ne prennent plus le temps de lire comme avant et ça se comprend. Tout est tellement plus « facile » avec instagram et les nouveaux formats de vidéos comme snapchat et les stories. Les gens sont bombardés d’informations toute la journée. Mais heureusement que certains prennent toujours le temps de lire et d’apprécier un article en bonne et due forme. »

Ce sont des jeunes passionnés de mode qui lisent Narjess, tout comme ces jeunes passionnés de voyage qui lisent les aventures de Tunsian Globetrotteur : « Aujourd’hui, ceux qui me suivent sont les jeunes Tunisiens désireux de découvrir la Tunisie. Il y a beaucoup d’expats aussi qui cherchent à sortir des grandes villes pendant leurs weekends. Quelques agences de voyages également qui reprennent même mes photos et les mêmes circuits cités. »

 

Le blogging ne serait alors pas mort… « Les gens lisent de moins en moins sur le web, ils veulent regarder des photos ou vidéos, c’est plus facile, mais il reste toujours une niche, qui continue de lire, surtout si le contenu est adapté à leur besoin et qui plus est, une sorte de bon plan plus qu’une expérience personnelle. » Pense Ahmed Ferchichi.  Pour Weld Byrsa par contre, c’est la fin d’une époque : « Aujourd’hui, il n’y a plus lieu de revenir en arrière. Je vous donne un exemple, avant, j’avais 3000 visites par jour et une vingtaine de commentaires de qualité. Aujourd’hui, un billet d’humeur ne trouvera pas d’écho, car tout le monde est sur facebook. Et voyez vous-même la qualité du débat sous chaque statut d’opinion. Quant à ceux qui se font payer pour le faire, je pense qu’ils passent à côté du concept de base d’un blog »

Plus de clics=plus d’argent ?

Car il ne faut pas se mentir, dans cette foire au digital, beaucoup surfent sur la vague du net et de ce qu’il peut ramener comme « clics » au point de tout confondre : blogueur, vlogueur, youtubeur, instagrammeur etc. « Tous les mêmes et y’en a marre ? »

« Ce qui me dérange c’est que les médias mélangent tout. Les lecteurs ou abonnés ne savent pas forcément faire la différence entre instragrame et blog. Quand je lis un article sur un magazine présenter tout le monde comme blogueuse c’est ça que je trouve dommage… On vient parfois vers toi sans même avoir fait de recherche, alors qu’on trouve tout sur internet aujourd’hui. C’est ça qui me dérange. Sinon, concernant cette nouvelle vague, c’est tout à fait normal. Aujourd’hui, tout le monde est un peu influenceur à sa façon, quelque soit sa communauté, et tout le monde cherche la reconnaissance, quelque soit le domaine. » Explique Narjess.

Et c’est justement là la faille. Tout le monde veut devenir « influenceur » et beaucoup salivent déjà à l’idée de se faire de l’argent facilement.  Pour la jeune femme, « chacun a ses ambitions dans la vie, et pour certains c’est l’argent et les cadeaux. S’ils ont une bonne stratégie et qu’ils ont de la persévérance, oui ils réussiront. Ça peut ne pas plaire à tout le monde, mais c’est devenu un business. Pour ma part, j’ai eu la chance de commencer par passion, quand personne ne savait ce que ça allait devenir. Aujourd’hui pour tenir dans ce milieu tellement critiqué et tellement envié, il faut avoir les épaules solides. » Conclut la plume de « Mon journal pas très intime ».

ET SI VOUS METTIEZ VOTRE GRAIN DE SEL ?