2 /3: L’amour chez les jeunes : les nouvelles formes d’amour en Tunisie

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Il y a quelques décennies, les relations amoureuses étaient plutôt simples. Le premier rendez-vous déterminait la suite de la relation et on s’attribuait le titre de « couple » plus facilement, parfois sans même mettre de mots dessus. Aujourd’hui, les 18-30 ans ont changé les codes traditionnels et ont créé de nouvelles formes de relations amoureuses. Polyamour, relation libre, en couple sans être en couple,… tant de façades qui cachent une génération méfiante mais de plus en plus lucide.

 « Chaque génération produit sa manière d’être en lien avec l’autre. Avant, il y avait une seule façon d’être en couple et d’aimer. Aujourd’hui il y a une manière d’aimer beaucoup plus plurielle. Aujourd’hui, les jeunes s’autorisent plus à montrer qui ils sont réellement et à aimer qui ils veulent. », souligne la psychanalyste Nédra Ben Smaïl.

Pour expliquer ce changement, elle revient sur l’impact de la révolution du 14 janvier 2011 : « Ces jeunes ont grandi dans un environnement plus connecté que jamais. Ils sont plus éveillés aux choses qui les entourent ici et dans le monde. Ils ne sont plus les mêmes personnes qu’ils étaient avant la révolution. »
En effet, les jeunes d’aujourd’hui ont accès à tout. Youtube, les sites à contenus politique,
islamiste ou encore pornographique, qui étaient totalement censurés avant la révolution tunisienne, sont maintenant totalement ouverts au public. Pour autant, il ne s’agit pas de
l’unique facteur.

Le pays a également assisté à l’arrivée de dizaines de marques multinationales. Les besoins ont augmenté et l’argent a de plus en plus d’importance. Cette société de consommation a créé plus d’angoisses et de frustrations chez les jeunes d’aujourd’hui. « C’est la génération de la mondialisation. Elle fait face à des angoisses qui n’existaient pas auparavant. Est-ce que je veux vivre ici ou à l’étranger ; est-ce que mon boulot me correspond ou dois-je en chercher un autre, etc. », poursuit la spécialiste.

Bousculement des liens sociaux
Et c’est pareil dans les relations amoureuses ; notre psychologue parle même de bousculement des liens sociaux. La baisse du pouvoir d’achat et la détérioration du niveau de vie du tunisien lambda ont impacté la perception du mariage chez les jeunes. Le besoin
de sécurité l’emporte de plus en plus sur le régionalisme ou le conservatisme de certains. On voit des familles accepter des types d’union qui étaient rejetés il y a encore quelques années, à l’instar des mariages entre jeunes tunisiennes et étrangers, pour peu que ces derniers assurent financièrement. Le « je » triompherais face au « nous ».

Témoins de l’échec de leurs prédécesseurs (41 divorces par jour en Tunisie entre 2014 et 2015 *), la nouvelle génération ne veut pas reproduire les mêmes erreurs. Ces jeunes restent toujours à la quête d’un idéal, mais un idéal plus réaliste.

« Match » Me If You Can
Parallèlement, les réseaux sociaux et les innombrables applications de dating apportent plus d’opportunités de rencontres. Résultat, les jeunes doutent de plus en plus de leur choix amoureux puisqu’ils ont peur de passer à côté d’un(e) meilleur(e) partenaire. Mais les deux sexes diffèrent sur certains points. Les hommes – certains- chercheraient davantage à fuir les responsabilités et multiplier les conquêtes à travers les relations non définies. C’est du moins l’avis d’Anissa, 26 ans : « Il est de plus en plus fréquent que je rencontre un homme et que je sorte régulièrement avec lui, sans être officiellement en couple. Il ne dit pas d’emblée qu’il ne veut pas d’une relation sérieuse. Il le fait comprendre par son comportement lunatique. Pour moi, il s’agit juste d’une excuse pour qu’il puisse voir d’autres femmes en parallèle sans devoir rendre des comptes à personne, ou peut-être de s’amuser en cherchant à la fois la bonne personne. » C’est quelque part ce que confirme Bochra, 24 ans : « Je pense que les relations du type « libre » nous épargnent tous les défauts du couple classique. Notre bonheur dépend plus de nous-mêmes que de l’autre. C’est-à-dire qu’on répond à nos besoins et ce, sans se sentir malhonnête ou mauvais. Il est clair qu’il s’agit d’une manière épanouissante – mais pas toujours- de fuir la réalité. »

Quid des femmes ?
Quant aux femmes, elles auraient toujours une soif de liberté mais continueraient à ressentir une pression autour du mariage. Certaines se satisferaient de la première demande en mariage, d’autres en revanche ne voudraient plus laisser les choses au hasard. « Aujourd’hui, je ne veux plus des rencontres sur internet. Je ne suis tombée que sur des mythomanes et des psychopathes sur les réseaux sociaux. L’idéal pour moi est de rencontrer des amis de mon entourage. Ça ne me dérange plus de passer du bon temps avec des hommes sans être en couple. Quand je serai sûre d’avoir trouvé la bonne personne, je pourrai enfin entamer une relation exclusive.», explique Linda, 28 ans.

Sex and other complications
L’apparition des relations « sex friends », relation libre ou encore polyamour, a libéré voire
épanoui toute une catégorie de jeunes. Cependant, ces types de relation amoureuse sont
loin de convaincre tous les jeunes. « Pour moi, l’amour existe uniquement entre deux
personnes. Je ne pense pas que l’être humain soit fait pour les relations non exclusives. On
est trop jaloux et possessifs. On peut essayer, mais le cœur ne suivra pas toujours. Le schéma du couple traditionnel est pour moi le seul à avoir une réelle chance de fonctionner dans la durée. », Sonia 27 ans.

Ce changement de mentalité a même un impact sur la sexualité des jeunes. « J’ai écrit en
2012 le livre « Vierge, la nouvelle sexualité des Tunisiennes ». Ce livre parlait du nombre élevé de Tunisiennes ayant eu recours à la reconstitution de l’hymen. Aujourd’hui, 7 ans après, je n’écrirais plus la même chose car le nombre de ce genre d’opération a énormément diminué.Ce n’est plus aussi prédominant. Bien sûr, il existe encore des hommes qui ne veulent épouser que des femmes vierges, mais beaucoup moins qu’avant. On ne se rend pas compte de l’effet de la révolution sur les mentalités.», nous explique Nédra Ben Smaïl.
Mais pour notre experte, la vraie misère des jeunes est leur incapacité de vivre pleinement
leur relation. Cela englobe la capacité de vivre ensemble sans être marié, de pouvoir
s’embrasser dans la rue, d’avoir une vraie intimité, etc. « Si le concubinage était légal en
Tunisie, beaucoup de couples ne se seraient pas mariés. », conclut la psychanalyste.

Les jeunes arriveront-ils à trouver un moyen de s’épanouir dans une société à la fois
progressiste et conservatrice ? A travers ces différentes formes de relation, ont-ils percé le
secret pour faire mieux que leurs aînés ? Verra-t-on une diminution du taux de divorce ? Ce
qui est sûr, c’est que cela prendra encore quelques années de réflexion et de « testing »
avant que les jeunes ne trouvent la meilleure forme de vivre leurs relations amoureuses.

*Selon les dernières statistiques du ministère de la Justice.