1/3: L’amour chez les jeunes…ou comment repenser le couple classique

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Couple en Tunisie. @Aya Chriki

Raconte-moi l’amour chez les jeunes

« L’amour chez les jeunes, ce n’est plus ce que c’était. » C’est ce que disent les anciennes générations, celles de nos parents et de nos grands-parents. Pour eux, les millennials (les enfants du nouveau millénaire) ne savent plus aimer. Tout est « fast and furious». Tout est consommable et sexuel chez ces jeunes avides d’expériences, toujours à la recherche de nouvelles lignes pour redéfinir les formes relationnelles classiques. Comment aiment les jeunes d’aujourd’hui ? Et d’ailleurs ont-ils autant besoin d’amour et de stabilité que les générations passées ? Y a-t-il encore une place pour la romance dans ces rencontres souvent faites par le biais d’applications mobiles et de réseaux sociaux ?

Repenser le couple classique

De nombreux sociologues se sont penchés sur la thématique de l’amour chez les jeunes en Europe, en Amérique, dans le monde arabe et ailleurs. Les constats diffèrent. Par ici, les jeunes d’aujourd’hui ne veulent plus se marier, de l’autre côté de la méditerranée, ils font plus l’amour que leurs aînés, outre atlantique, ils renouent avec la romance…Toujours est-il que s’il y a un point commun à toute cette jeunesse novatrice même en amour, c’est qu’elle a su, au fil du temps, se réinventer et trouver sa manière d’aimer. C’est ce que confirme la psychanalyste Nédra Ben Smaïl : « Il n’y a pas une seule manière d’aimer. Chaque génération produit sa manière d’être en lien avec l’autre. En Tunisie, il y a une liberté plus grande dans la façon d’aborder l’amour. Aujourd’hui, il y a les sexfriends, il y a les « on dit qu’onest ensemble ou pas », les « je suis avec une fille mais en même temps, je suis en couple avec un garçon », etc. Les rencontres à travers les réseaux sociaux (tinder, Facebook, Instagram) sont maintenant choses courantes. Les jeunes sont de plus en plus à l’aiseavec ces nouvelles formes d’amour et de rencontres. Le fossé se creuse lorsqu’il s’agit de l’assumer et de le faire savoir en société, aux parents, et face à la loi.»

Un besoin de dessiner l’avenir du couple autrement ? Peut-être. Le modèle classique en Tunisie ne séduit plus autant qu’avant ; les chiffres sur le divorce en sont le principal témoin. « Mais quelles que soient les générations, l’envie d’aimer et d’être aimé est toujours aussi présente. On ne peut pas se passer d’amour,affirme la psychanalyste. « Est-ce qu’il y a une place pour la romance ? Oui ! Les jeunes sont encore romantiques. Se rencontrer, tomber amoureux, fonder une famille, faire des enfants, rester fidèles à vie, etc. c’est encore d’actualité. », renchérit-elle.

Argent, révolution et catégories sociales

La notion de couple, bien que constante, évolue donc selon les événements vécus tels que la révolution, l’environnement socio-culturel ou les catégories sociales.  Parfois, la dimension financière et les mentalités prévalent sur l’amour. « Il est vrai que la question de l’argent compte, elle peut être posée d’emblée. Mais ailleurs aussi. Les jeunes cherchent à savoir à quel point le ou la futur(e) conjoint(e) est capable de subvenir aux besoins de la famille, d’y participer. En revanche, la question de savoir s’il ou elle vient d’une bonne famille est moins au premier plan », nous dit Nédra Ben Smail. Pour elle, et depuis la révolution, l’importance donnée à l’origine sociale, le nom de famille, jouent de moins en moins un rôle dans le choix du couple :« Il y a de plus en plus de femmes de tous milieux, même traditionnel, qui n’ont pas de problème à imposer à la famille d’épouser un étranger. Pères et frères l’acceptent. Certes, souvent pour des raisons d’opportunités économiques ou de nationalité, mais ces nouvelles pratiques finissent par changer les mentalités.

Les femmes s’autorisent plus à dire ce qu’elles désirent aujourd’hui. C’est là, le vrai changement. On s’autorise à être plus libre de penser et d’agir, et cela, quelle que soit la classe sociale.»

« On ne se rend pas compte de l’effet de la révolution sur les mentalités des jeunes. Les adolescent(e)s, tous milieux confondus, connaissent leurs droits et viennent me voir avec des articles de la Constitution, sur le droit des enfants, sur la violence contre les femmes, etc. en appui de leur revendication.Autant de libertés de parole suscitent d’ailleursdes replisconservateurs, mais il n’empêche qu’aujourd’hui en Tunisie, et grâce à la révolution, aux réseaux sociaux, aux séries américaines et mêmes aux émissionstunisiennes de société, nous sommes face à une parole qui se libère. Et c’est sans retour.», souligne-t-elle.

Et sur le plan sexuel ?

Mais est-ce que ça suit sur le plan sexuel ? Pour la psychanalyste, il est clair que cela va dans le même sens, même si le chemin est encore long. Le problème, c’est que l’éducation sexuelle n’est pas là pour informer les jeunes. Cela passe essentiellement par internet et la pornographie. Il n’y a pas de structure classique, pas d’éducation à l’école et les parents ont souvent peur de parler sexualité avec leurs enfants. Alors les jeunes naviguent au gré d’internet, ce qui est dangereux. Car ces sites ne prônent pas la sexualité en lien avec les sentiments, mais une sexualité en dehors des liens amoureux, une sexualité pauvre, misérable.

D’ailleurs, une page Facebook a été créée il y a plus de 9 ans pour pallier à ce vide informatif ; « Tunisie, parlons sexualité ». La page compte plus de 57 000 abonnés. «  Nous avons commencé par la publication d’articles éducatifs. Puis, petit à petit, nous avons commencé à ouvrir un espace pour que les adhérents puissent partager leurs expériences et demander conseil. », explique un des administrateurs de la page. L’avantage est évidemment d’être derrière un écran et de pouvoir envoyer les questions via la messagerie privée de la page.

Dans ces questions, les sujets tabous sont les plus fréquents. « Cela est évidemment dû au manque d’éducation sexuelle. La majorité des questions que nous recevons sont liées à l’éjaculation précoce, l’homosexualité et surtout la virginité. »Des questions qui, pour l’administrateur, n’auraient probablement pas été posées dans certains pays où une éducation sexuelle est proposée. « L’ignorance n’est pas l’innocence… ce manque d’information a surtout un impact psychologique. Certains membres se sont trouvés dans des situations vraiment délicates et ont vécu d’énormes blocages. », explique l’administrateur, qui fait partie d’une équipé constituée de plusieurs profils différents entre médecin, psychologue, ingénieur, sexologue, etc. gérant la page et proposant leur savoir en la matière pour répondre à toutes les questions possibles et imaginables.

Amour et sexualité sont intrinsèquement liés, même si certains continuent de croire le contraire. Malheureusement, et quelle que soit la forme d’amour choisie par le jeune tunisien, il est encore difficile aujourd’hui de vivre une relation amoureuse sans risquer de tomber sous le coup de la loi. « Le concubinage est pénal, l’homosexualité est pénale, prendre une chambre d’hôtel sans être mariés est interdit, même s’embrasser dans la rue est pénal. Et la famille interdit aussi que filles et garçons se retrouvent à la maison. Les jeunes se retrouvent dans des situations impossibles !Ils prennent alors souvent des risques, se retrouvent dans des endroits loin d’être romantiques (toilettes, voitures…), sans protection, ce qui est à la fois misérable et dangereux. C’est là l’un des plus gros problèmes auxquels fait face la jeunesse tunisienne depuis un moment. J’aimerais dire aux parents, laissez vos enfants sortir et s’aimer ; votre fils ou votre fille est plus en danger dans sa chambre seul(e), enfermé(e) sur les réseaux sociaux (pornographie et Djihad) que dans une salle de cinéma ou dans un café, en amoureux.», conclut Nédra Ben Smaïl.